Pour embarquer dans l’Argentine de Maradona, il suffit parfois de monter dans le premier taxi qui passe, sur l’avenue Libertador de Buenos Aires. La radio à fond sur les infos, le masque facial sous le nez et les lunettes de soleil noires impénétrables, Hernan démarre sans préambule sur les derniers mois de la vie de Diego. Il regrette les images de sa santé décadente, «décevante notamment pour ceux qui l’ont vu avec la chispa [étincelle] de la jeunesse, comme moi».

Né en 1975, ce chauffeur est socio de Boca Juniors, le club de cœur de l’idole décédée ce mercredi, depuis sa plus tendre enfance. Son tout premier souvenir de football, intact dans sa mémoire: le but du numéro 10 dans cet épique Clasico de 1981, au bout duquel Boca domine son rival River Plate (3-0) sous une pluie battante.

La passion du ballon est rapidement dépassée par l’histoire avec un grand H. Car son plus intense souvenir d’enfance date de 1986, quand Maradona donne aux Argentins leur revanche sur la guerre des Malouines (1982), en crucifiant les Anglais lors du Mondial mexicain, qu’ils finiront par remporter. «J’étais à l’école primaire pendant la dictature (1976-1983) et le régime nous avait monté le bourrichon sur la victoire dans cette guerre, qui devait être une formalité. Tu parles. Notre jeunesse s’est fait écraser et nous avons perdu les îles. Maradona nous a redonné notre fierté quatre ans plus tard», se rappelle Hernan, en passant devant la villa 31.

Oubliez les frasques

Dans cette villa, quartier de bric et de broc rapidement traduit en bidonville, les fans de Maradona sont pléthore, comme dans tous les quartiers populaires du pays. En témoignent les centaines de banderoles déployées en son honneur, une trentaine de blocs plus loin, sur la plaza de Mayo, là où se déroule la messe maradonienne au lendemain de sa mort. «Nous ne savons pas vers quelle planète tu es parti mais personne n’oublie d’où tu viens», adresse notamment La Garganta Poderosa, une ONG impliquée dans la défense des quartiers marginalisés, au gamin de Villa Fiorito.

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Ici, en plein centre de Buenos Aires, des dizaines de milliers d’Argentins communient en ce premier jour de la vie sans «Dios». L’hommage rendu est à la hauteur de ce que représente Maradona pour ses compatriotes: un héros national. Un personnage qui déchaîne toutes les passions et incarne la démesure comme personne. Ses excès à lui, les frasques de sa vie privée et tous les actes répréhensibles qu’il a pu commettre sont éclipsés ou mentionnés à demi-mot durant le deuil national. Le sujet est sensible et, dans la foule réunie ce jeudi, des messages hostiles sont régulièrement adressés aux caméras. Comme si le peuple défendait l’intégrité de son protégé, par pudeur.

La démesure maradonienne trouve un écho dans les débordements qui entachent la cérémonie, restée bon enfant jusqu’à l’après-midi, autour de 15 heures. La confusion qui suit donne l’impression que les forces de sécurité et les autorités ont été débordées.

La Casa Rosada, le palais présidentiel argentin, abritait pour l’occasion une veillée funèbre exceptionnelle. Elle a été littéralement assiégée par les fidèles du «Diez», au point que des gaz de dispersion ont été tirés en son sein. Un fait inédit, qui a poussé l’organisation à écourter les festivités.

Célébrations exutoires

Jusqu’ici, les veillées funèbres en ces lieux avaient été réservées à des présidents de la république… et au coureur automobile Fangio, disparu en 1995. La dernière cérémonie populaire de la sorte datait de 2010 avec l’hommage rendu à l’ancien président Néstor Kirchner. Diego Maradona, joueur de football mort un 25 novembre, comme son ami Fidel Castro, s’est fait de son vivant une place parmi les leaders.

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Au beau milieu de la foule, un autre Argentin nourri depuis l’enfance aux exploits du «Pibe de oro» est venu se recueillir auprès de son cercueil. Rencontré vers midi, Alejandro Butera, 50 ans, a expérimenté comme beaucoup une phase de déprime sincère et profonde, à l’annonce de la mort de l’idole. Il se console de voir l’impact de l’événement sur la société argentine. «Même mort, Maradona continue de donner du travail et du bonheur aux gens», se réjouit-il, en pointant les centaines de vendeurs ambulants qui vadrouillent autour de la gigantesque file d’attente des dévots de Diego.

Outre la revanche contre les Anglais, célébrée par les chants répétés de «Qui ne saute pas est un Anglais!», l’idole incarne ce peuple résilient qui subit les injustices sociales et encaisse les aléas des conjonctures les plus adverses. Le pays traverse aujourd’hui des turbulences aux chiffres plus alarmants encore que sa grande crise de 2001. Cette journée d’hommage est aussi un exutoire de cette colère sociale latente, dont l’expression avait été proscrite jusqu’ici par la pandémie.

Venu seul en bus depuis son quartier de Villa Celina, à plus de 15 kilomètres de là, Alejandro rompt avec la solitude de son pèlerinage via l’application WhatsApp. A l’autre bout du chat se trouve son frère Lucas, tout aussi dingue de Diego. Il vit à Barcelone depuis dix ans mais cette passion pour le joueur est aussi intacte que son «argentinité»: «L’annonce de la mort de Diego m’a donné des frissons de haut en bas. Il va nous falloir plusieurs jours pour nous en remettre.»

L’ère des idoles

Pour Lucas, depuis l’Espagne, comme pour n’importe lequel de ses compatriotes de par le monde, Maradona servait depuis quatre décennies de passeport. Depuis sa mort, les réseaux sociaux transpirent cette crainte d’un peuple orphelin, qui perd là un repère majeur. «Argentine? Maradona. L’air va nous manquer à tous, si nous perdons notre identité», a par exemple tweeté Mercedes Funes, journaliste au quotidien La Nacion.

Peu importe l’âge, la profession ou l’origine sociale, l’Argentin était défini de facto par cette relation parentale avec sa star. L’un a besoin de l’autre pour que le monde le situe sur la carte. Cette interdépendance identitaire entre l’Argentine et son idole va-t-elle survivre à sa mort? Le pays se trouvera-t-il seulement de nouveaux porte-drapeaux? C’est peut-être l’ère des idoles qui s’est éteinte avec Maradona.

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Cet amour passionnel explique en partie pourquoi tout le monde veut se l’approprier, quitte à commettre quelques maladresses. Sa famille biologique n’accepte pas de perdre la main face à la famille nationale. Les représentants de tous les partis n’imaginent pas une seconde de manquer l’occasion d’apparaître sur la photo. Aucun personnage dans ce pays n’avait autant réussi à rompre les barrières entre les sensibilités, créant une unanimité que seuls les saints populaires peuvent inspirer.

Les symboles de cette sanctification se sont multipliés dans le cadre des innombrables rassemblements spontanés qui ont suivi son dernier souffle. A l’entrée de la Bombonera, le mythique stade de Boca Juniors, des bougies recouvrent les tourniquets en métal. Sur le sol s’entassent les bouquets de fleurs et autres offrandes: photos, maillots, drapeaux, déclarations d’amour…

Hommages du monde entier

Parmi les inconditionnels présents, mercredi après-midi, quelques heures après la terrible nouvelle: le jeune Diego, 28 ans, originaire de Wilde, dans la banlieue sud de Buenos Aires. Il se trouve prostré, le front sur le bitume, en plein recueillement. «Je ne me rends toujours pas compte des conséquences de cette disparition, confie-t-il en se relevant, l’air hagard, en quête d’explications. Venir ici, c’est déjà faire le deuil, grâce à ce sanctuaire, comme avec ceux du Gauchito Gil.» La référence à ce saint populaire est tout sauf anodine. La figure de Maradona joue déjà le même rôle pour les populations déshéritées.

Les Argentins ne cessent de saluer le bonheur offert par leur sportif le plus illustre. Une reconnaissance gravée dans le marbre dès les premières lignes du décret présidentiel déclarant le deuil national de trois jours: «Diego Armando Maradona consacra sa vie au football, sport qu’il a embrassé avec passion et dévouement total et dans lequel son immense habileté avec le ballon le consacra comme le meilleur footballeur du monde et une personne qui rendit les Argentins et les Argentines immensément heureux.»

Jeudi, à peine retiré le cercueil de la Casa Rosada, les gouvernements de Buenos Aires (libéraux) et de la Nation (péronistes) se cherchaient déjà des poux afin d’attribuer la responsabilité des débordements au camp d’en face. Seule la présence de Maradona pouvait mettre d’accord des camps opposés. La cohabitation pacifique entre toutes les obédiences footballistiques, dans les rues de Buenos Aires, en est aussi la preuve: même River et Boca ont osé s’enlacer.

Ces jours-ci, le président Alberto Fernandez a eu la tâche de recevoir au nom de ses compatriotes les hommages de dirigeants du monde entier.

Au-delà de la politique et du sport, le monde de la culture a également rendu hommage à la rock star. Le groupe Queen, les chanteurs Ricky Martin, Bono… Tous ont souhaité faire leurs adieux. Depuis le Vatican, un autre Argentin, le pape François, lui a fait parvenir un chapelet bénit. En toute logique, le pape a voulu bénir Dieu.