«Ce que Maradona pouvait faire avec le ballon était tellement impensable qu’on pouvait parfois sortir mentalement de la partie rien qu’en le regardant.» L’homme qui parle (dans un entretien au magazine So Foot en 2007) est un figurant célèbre. Ce 22 juin 1986 au stade Aztèque de Mexico, Jorge Valdano lève les bras à plusieurs reprises, hurle qu’il est seul, qu’il peut marquer. Après tout, n’est-il pas l’avant-centre de cette équipe d’Argentine et le préposé à cette tâche?

Mais jamais Diego Armando Maradona ne l’aperçoit au milieu de la défense anglaise. Alors Valdano regarde, poinçonne son billet pour voir son coéquipier marquer ce qui reste pour beaucoup comme «le but du siècle».

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Quatre minutes plus tôt, le joueur a mis son poing au-dessus des gants du gardien, Peter Shilton, mais a préféré parler de «main», parce que ça sonne mieux, accolé avec «Dieu». A 25 ans, Maradona n’en est pas encore un. Il lui reste deux matchs avant de le devenir. Deux matchs à porter une sélection que la postérité a jugée – avec un brin de sévérité parfois – comme une addition de joueurs ordinaires, de gloires sur le déclin et dont le principal mérite serait d’être les compatriotes d’un génie qui les dépasse.

«Merci Dieu, Diego est Argentin»

Par ses excès, sa fragilité et ce corps malmené jusqu’à sa mort à 60 ans à peine, ce 25 novembre 2020, «El Pibe de Oro» (L'Enfant en or) était tout ce qu’il y a de plus humain. Malgré une église fondée en 1998 pour célébrer son culte, l’Argentin avait des ambitions plus modestes: celle d’être le meilleur dans son sport.

A l’été 1986, Zico et Michel Platini lui contestent encore ce statut avant le Mondial mexicain. Mais le Brésilien et le Français sortent d’une saison harassante; trentenaires, ils sentent déjà le poids des ans et s’en remettent au collectif quand on les interroge sur leurs ambitions. Maradona ignore la fausse modestie.

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A Naples, il a transformé une citrouille en presque carrosse avec une troisième place dans le championnat italien, en attendant mieux. Quand un journaliste lui demande ce qu’il espère du tournoi mondial, il répond: «Prouver que je suis le meilleur du monde.» Il assume. Il inscrit un doublé contre la Belgique en demi-finale (peut-être le meilleur match de sa carrière en sélection) et invente une passe pour lancer Jorge Burruchaga marquer le but du titre contre la RFA (3-2).

Le héros du jour porte bien le numéro 10. Ses coéquipiers savent ce qu’ils doivent à leur capitaine. «Merci Dieu, Diego est Argentin», souffle Burruchaga. Même le sélectionneur, Carlos Bilardo, un austère pourtant, en perd sa mesure: «Un pareil phénomène dans une équipe, c’est quasiment un don du ciel.» Dans cette Albiceleste à laquelle personne ne croyait avant le tournoi, Maradona est à la fois un leader technique, tactique mais aussi l’âme du groupe, celui qui fédère.

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Pelé, du côté des puissants

Maradona a déjà l’aura d’un Johan Cruyff, la grande gueule aussi et le même sens de l’aphorisme («Arriver dans la surface et ne pas pouvoir tirer au but, c’est comme danser avec ta sœur»). Mais lui n’a pas raté la dernière marche, à la différence du Néerlandais au Mondial 1974 battu par la RFA et puni pour avoir bridé son «football total» à l’heure de porter l’estocade.

Au jeu des comparaisons, il y a bien sûr Pelé: trois Coupes du monde au palmarès et un statut de meilleur joueur de l’histoire déposé comme un brevet. Une évidence sauf pour Maradona, qui dit: «J’aurais pu être moins bon que Pelé», jamais avare d’une pique destinée au Brésilien au sourire immaculé et toujours du côté du manche et des puissants, selon lui.

Et puis Edson Arantes do Nascimento a eu de la chance. Il a été le lien génial entre deux générations bénies, celles des Vava, Didi, Garrincha à ses débuts en 1958 avant de terminer entouré par les Tostao, Carlos Alberto, Jaïrzinho ou Gerson douze ans plus tard pour décrocher une troisième étoile mondiale.

Plus proche de nous, un autre numéro 10 a failli faire d’une équipe en crise et sans trop d’idées une championne du monde. Mais ce soir de 2006, Zinédine Zidane est juste passé sans un regard à côté de la Coupe Jules Rimet après une sortie sur un coup de tête et un dernier penalty transformé par l’Italien Fabio Grosso. Alors on repense à la phrase de Michel Platini. Vacharde, mais qui trahit d’abord l’admiration pour son contemporain: «Ce que Zidane fait avec un ballon, Maradona le faisait avec une orange.»

Avant les statistiques

D’ailleurs, on a vu Diego jongler avec des oranges, celles jetées par les supporteurs du Milan AC avant un match contre le Napoli. Le mépris de cette Italie du Nord, Maradona s’en amusait avec ses pieds. Surtout le gauche, avec lequel il met le pays à sa botte. Naples la ville déclassée du sud, remporte ainsi ses deux seuls titres de champion avec lui, en 1987 et 1990.

Là encore, l’histoire dépasse le seul cadre du football. Il est aussi question de fierté, d’amour et de revanche. De porter une équipe, une ville, du haut de son 1,66 m. «Si vous comparez, Messi et Ronaldo jouent avec des joueurs extraordinaires. Platini jouait avec la meilleure équipe du monde à Turin, mais ce n’était pas le cas de Maradona», rappelait jeudi soir son compatriote Angel Marcos, ancien joueur de Nantes et Toulouse, au micro de la chaîne L’Equipe.

Avec Maradona, le talent ne se lit pas encore comme une série de statistiques, celles que se renvoient les défenseurs de Cristiano Ronaldo et zélateurs de Lionel Messi, gaucher argentin à jamais condamné à la comparaison. Avec Diego, il n’est pas question de doublés ou triplés, de nombre de buts marqués sur une saison, de kilomètres parcourus, de nombre de passes réussies ou même de course au Ballon d’or. A l’époque, Maradona n’y est pas éligible faute d’être Européen. Une chance pour le Soviétique Igor Belanov, lauréat en 1986.

Neuf ans plus tard, France Football décernera à l’Argentin son Ballon d’or d’honneur au moment de l’ouverture de son prix à d’autres continents. Mais Maradona n’a pas eu besoin d’empiler les distinctions individuelles sur sa cheminée, de remporter une Coupe d’Europe des clubs champions ou une seconde Coupe du monde en 1990. Son héritage est ailleurs. Il est le souvenir de ce génie individuel au service du collectif. Il est un été 1986 au Mexique. Quand Diego Armando Maradona était ce qu’on vit de plus beau sur une pelouse.