Ralliez-vous à son panache rouge

Running Dominique Chauvelier mènera le train dimanche au marathon de Genève

Il a créé le concept de meneur d’allure

Un marathon est une croisière intérieure où le coureur quitte les rivages connus de ses capacités physiques et mentales pour s’aventurer vers un inconnu nommé «limites». Pour rendre le voyage moins hasardeux, l’Ulysse du bitume peut compter sur une sorte de fil d’Ariane du coureur à pied: le meneur d’allure.

Ce concurrent équipé d’un dispositif le distinguant de la masse (oriflamme fixée dans le dos, pancarte tenue à bout de bras, ballon d’hélium attaché à une corde dansant au-dessus de la tête), s’engage à parcourir les 42,195 km en un temps donné. Lequel temps d’arrivée est inscrit au départ sur l’oriflamme, la pancarte, le ballon: 3h, 3h45, 4h15, etc. Les candidats à l’odyssée n’ont qu’à choisir le bon meneur (chacun a une couleur distincte) et suivre le rythme.

Le meneur d’allure est au marathonien du dimanche ce que le métronome est au jeune musicien ou le tambour au galérien: un compagnon de souffrance, fiable et précis. Il n’attend pas mais il motive, encourage et surtout dicte le tempo. Pour acheminer son convoi selon l’horaire, les GPS ont remplacé le bon vieux chronomètre et lui facilitent la tâche. Contrairement au «lièvre» des courses de demi-fond, le meneur d’allure termine l’épreuve et court en deçà de ses capacités. Il n’est pas payé par les coureurs mais, parfois, par les organisateurs.

Le concept a été créé en 1998 par Dominique Chauvelier, un ­ancien champion de marathon (quatre fois champion de France, troisième des Championnats d’Europe 1990 à Split, régulier à 2h11’) très populaire en France. Il est Manceau, ce qui fait que son invention, à défaut d’être brevetée, est du Mans certifiée. «C’était en 1998, explique-t-il par téléphone. Je voyais les lièvres pour les coureurs élite et je me suis dit qu’il faudrait quelque chose de similaire pour les amateurs. A l’époque, il n’y avait pas encore toutes ces revues ni tous ces sites spécialisés. Il commençait à y avoir beaucoup de monde sur les marathons mais les gens manquaient de conseils: ils partaient trop vite, géraient mal leur effort, s’écroulaient avant la fin. Nous avons essayé sur le marathon de Paris 1998 et ça a tout de suite pris.»

Le concept a ensuite été repris un peu partout, avec plus ou moins de bonheur. Ceux qui l’ont vécu savent à quel point il est décevant de suivre un meneur d’allure qui, subitement, décide de jouer sa carte personnelle et se désintéresse de ceux qui avaient placé leur confiance et leurs semelles dans sa foulée. «Ça m’énerve de voir des meneurs qui n’ont pas le feeling, s’emporte Dominique Chauvelier. Pour faire cela bien, il ne faut pas être bourrin, ça n’est pas «qui m’aime me suive». Il faut observer, parler, encourager, conseiller, annoncer les ravitaillements, s’il y a du vent dire: «Restez derrière moi», si ça descend inciter les gens à se relâcher un peu. Plein de petites choses comme cela.»

Chez lui, au Mans, Dominique Chauvelier a créé une sorte de club virtuel, le «Free runners», qui entraîne et forme ces meneurs d’allure. Dimanche à Genève, ils viendront à sept (dont deux femmes) depuis la Sarthe. Un par quart, de 3h à 4h30. Lui dictera le train de 3h. Une sacrée performance à près de 60 ans (il en a 59). «Je vaux encore 2h48, précise-t-il. Meneur d’allure, je ne le fais plus que deux ou trois fois par an. Cela me permet de freiner ma régression athlétique tout en faisant plaisir aux gens. A Genève, j’aime bien l’ambiance et le parcours.» Il aime aussi cette place de choix au cœur de la course.

Car mener l’allure, c’est aussi se poser en observateur des mœurs du peloton. «Le marathon est devenu un challenge personnel, ce n’est plus une performance athlétique. Le coureur amateur manque souvent de repères et a besoin d’un vrai coach durant la course. Il compte sur nous, nous fait confiance. C’est très fort de partager autant d’émotions avec des gens qui sont des inconnus au départ mais qui vous tombent dans les bras à l’arrivée. Il y a celui qui a décidé de perdre du poids, celui qui vient d’arrêter de fumer, celle qui surmonte un divorce, tel autre qui traverse la crise de la quarantaine. Chacun a son histoire, sa motivation. A chacun sa victoire, et ça aussi c’est très fort.»

«A chacun son histoire et sa victoire. Vivre ça avec eux, c’est fort»