Ultra-trail

Les Marathons de Barkley, la course presque impossible du Tennessee

Pour terminer cette course, il faut avaler 200 kilomètres et 20 000 mètres de dénivelé positif en moins de 60 heures, sans ravitaillement ni assistance. Plus de 1200 coureurs ont essayé, 15 seulement ont réussi avant l’édition 2018, samedi, à laquelle participera le Genevois Cyrille Berthe

L’e-mail ressemble à une lettre de condoléances. «Nous avons le regret de vous annoncer que vous avez été sélectionné pour participer aux Marathons de Barkley», annonce-t-il. Puis il appelle le récipiendaire à renoncer avant qu’il ne soit trop tard. Vous allez échouer lamentablement. Cette course n’est pas faite pour vous. C’est trop dur. Vraiment, n’hésitez pas à vous rétracter: il y aura bien un autre fou pour prendre votre place.

En novembre dernier, le message a laissé Cyrille Berthe un peu groggy dans sa cuisine de Plan-les-Ouates. Pas ébranlé par ces curieuses mises en garde, mais abasourdi de voir son obsession virer au concret après deux ans de recherches, de hauts, de bas, d’impasses et de petites joies. S’inscrire à «la Barkley», qui ne dispose pas de site internet et dont les secrets ne se révèlent qu’à ceux qui les cherchent vraiment, est en soi une épreuve d’endurance. «C’est déjà une manière de tester la motivation et les ressources de ceux qui veulent participer», s’amuse le Genevois de 45 ans derrière sa barbe fournie, à quelques jours de son départ pour le Tennessee.

Quinze «finishers» en plus de 30 ans

The Barkley Marathons (en v.o.) intriguent tous ceux qui en entendent parler, et fascinent les plus aventuriers des adeptes d’ultra-trail. Il s’agit peut-être de la course la plus dure du monde, avec 200 kilomètres et 20 000 mètres de dénivelé positif à avaler en moins de 60 heures. C’est assurément la plus étrange, avec toutes les loufoqueries qu’elle impose à ses 40 participants annuels.

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Elle se déroule dans le parc d’Etat de Frozen Head et se compose de cinq boucles d’environ 40 kilomètres à parcourir en pleine forêt, sur un circuit vierge de tout balisage et pour deux tiers hors sentiers. Pour s’orienter, les participants disposent d’une boussole et d’une carte qu’ils doivent eux-mêmes préparer en se basant sur un modèle dévoilé à la veille du départ. Dans des livres disposés un peu partout sur le parcours, ils doivent déchirer la page correspondant à leur numéro de dossard pour prouver qu’ils ont emprunté le bon itinéraire. Deux points d’eau mis à part, il n’y a pas de ravitaillement. Les montres GPS et les altimètres sont interdits.

Samedi, à n’importe quel moment entre minuit et midi, le fondateur de l’épreuve Lazarus Lake soufflera dans une conque. Cyrille Berthe et ses concurrents auront alors une heure pour se préparer au départ. Et à un calvaire qui se conclura très probablement par un abandon: seuls 15 coureurs sont venus à bout des Marathons de Barkley en plus de trente ans. De nombreuses éditions se terminent sans le moindre rescapé à l’arrivée. «Dans les autres courses de très longue distance, l’effort mis à part, c’est confortable: il y a des ravitaillements, un balisage, des endroits pour se reposer, des massages, décrit Cyrille Berthe, qui a terminé deux fois l’Ultra-Trail du Mont-Blanc. On peut se concentrer sur la performance. Là, c’est tout autre chose. C’est un véritable saut dans l’inconnu.»

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Lettre de motivation

Entraîneur au club NCS Trailéman, le Genevois de 45 ans ne savait pas qu’une telle aventure pouvait l’intéresser. Lorsqu’un de ses copains traileurs a déniché un reportage sur cette épreuve, il a eu la même réaction que tous ses potes. Un sourire, un soupir amusé. «Nous nous disions tous la même chose: «Mais qu’est-ce qu’ils ont encore inventé là, ces Américains?» Et puis j’ai regardé la vidéo une deuxième fois, puis une troisième. Ma curiosité a été piquée. Et tout à coup je ne pensais plus qu’à cette course… Il fallait que j’y participe.»

Plus facile à dire qu’à faire. «L’inscription, c’est le début de l’expérience, raconte-t-il. Pour manifester son intérêt, il faut trouver par soi-même un moyen de contacter Lazarus Lake. Mes recherches se sont étalées sur six mois avant que je ne trouve une adresse e-mail…» Il y parvient enfin en novembre 2016.

Entre-temps, il a appris que 15 des 40 places sont réservées chaque année à des participants non-américains, pour 800 candidatures overseas environ. Pour se démarquer, il faut écrire une lettre de motivation. Cyrille Berthe bichonne la sienne, détaille ses expériences, ses compétences, ses performances sur une bonne page A4 comme s’il y avait un job à la clé. Il l’envoie. Et reçoit rapidement une réponse décevante: il est hors délai d’inscription. Pour trois jours. «Ce que je ne savais pas, c’est qu’il faut envoyer son e-mail le 1er novembre à 0h00 précise, heure du Tennessee, sourit Cyrille Berthe. Le Web fourmille d’anecdotes de types dont les candidatures n’ont pas été prises en considération pour quelques minutes de retard…»

Blague fondatrice

L’année qui suit, il découvrira cela et bien d’autres choses sur des forums obscurs et des espaces de discussion cachés sur les réseaux sociaux. A s’imprégner de l’humour bizarre de Lazarus Lake, il croit comprendre qu’on ne postule pas pour participer à épreuve comme pour obtenir un travail dans une banque, et se contente d’écrire «quatre-cinq phrases pleines d’autodérision» qu’il ne se donne même pas la peine d’envoyer à l’heure pile le 1er novembre 2017. Mais ça passe. Il fallait coller à l’esprit de la Barkley.

L’épreuve est née comme une blague. En 1977, James Earl Ray, l’assassin de Martin Luther King, s’échappe du pénitencier de Brushy Mountains. Les forces de l’ordre parviennent à le retrouver après 55 heures de cavale et 13 kilomètres dans les bois qui accueillent aujourd’hui les Marathons de Barkley. Gary «Lazarus Lake» Cantrell trouve la performance ridicule. «Moi, j’aurais parcouru au moins 100 miles [160 kilomètres] durant ce laps de temps», pérore-t-il. Cela donnera à l’épreuve qu’il lancera en 1986 son format officiel, même si tout le monde sait très bien que le parcours est en réalité plus long…

Pas d’objectif précis

C’est loin d’être la seule extravagance d’une épreuve aussi extrême que loufoque. Sa finance d’inscription se monte à 1,60 dollar pour que personne n’y renonce faute de moyens financiers. Par contre, il faut apporter à Lazarus Lake un cadeau qu’il détermine chaque année. Un temps, chaque participant devait lui offrir une chemise blanche. Puis il en a eu assez, alors il a demandé des chaussettes. Ou des chemises en flanelle. Chaque «vierge» (qui participe pour la première fois) doit en plus amener une plaque minéralogique de son pays. Cyrille Berthe a glissé dans ses bagages une réplique floquée «GE 16», comme pour implorer les dieux tordus de la Barkley de faire de lui le seizième homme à relever le défi.

Des résultats, on ne connaît guère que le nom des finishers. Mais dans le groupe Facebook secret où Lazarus Lake communique aux participants les informations nécessaires, il aime révéler les records par pays. Le meilleur concurrent suisse jusqu’à aujourd’hui aurait, avant d’abandonner, bouclé deux des cinq tours de la course. Un de plus et il aurait réussi un fun run, ce que les participants considèrent pour la plupart comme un accomplissement majeur. Cyrille Berthe, lui, ne s’est pas fixé d’objectif précis. «Si je me perds dans les bois après deux heures, je serais déçu, forcément, vu le temps consacré à ma préparation… Au-delà, on ne va pas à la Barkley chercher un résultat mais voir ce qu’on est capable de faire aussi loin de sa zone de confort.»


A voir

Le documentaire The Barkley Marathons: The Race That Eats Its Young (disponible sur Netflix avec des sous-titres en français) permet de plonger au cœur de l’épreuve lors de l’édition 2012, qui fut particulièrement faste. Pour la seule fois de l’histoire, trois coureurs parviennent à boucler la course dans les 60 heures imparties. Les caméras suivent tout leur périple et le récit est enrichi de nombreuses interviews savoureuses, dont celle de l’extravagant Gary «Lazarus Lake» Cantrell, fondateur de l’épreuve qui passe aux aveux: «Moi, je n’aurais jamais pu finir cette course…»

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