Il aura suffi d’une année pour que le monde du cyclisme le comprenne: Marc Hirschi n’est pas du genre à passer inaperçu. On n’a vu que lui tout au long d’une saison 2020 qu’il a passée aux avant-postes, à l’attaque, perdant magnifique quand il ne fut pas vainqueur flamboyant. Et maintenant, alors que le peloton hiberne dans l’attente d’une reprise toujours incertaine, il trouve encore le moyen de faire parler de lui avec un changement d’équipe que le milieu n’attendait pas.

Le prodige bernois de 22 ans était sous contrat avec DSM (anciennement Sunweb) jusqu’à la fin de l’année 2021. Il avait déjà participé à la présentation des nouvelles tenues, en compagnie notamment du renfort Romain Bardet. Et puis, boum, sans que personne n’ait vu l’affaire se profiler, son employeur a publié un communiqué laconique indiquant qu’un accord avait été trouvé pour le libérer de son engagement. Bon vent Marc Hirschi, pas d’autre commentaire, merci, au revoir.

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Depuis, les spéculations vont bon train quant à sa future destination. Une rumeur persistante l’envoie du côté de chez UAE Team Emirates, en raison de la relation privilégiée façon swiss connexion qu’entretiennent son agent, l’ancienne star Fabian Cancellara, et le patron tessinois de l’ambitieuse équipe, Mauro Gianetti. Mais avant même que tous les détails en soient révélés, ce «transfert» de dernière minute laisse les observateurs sous le choc tant il bouscule les usages du milieu.

Déjà une valeur sûre

Le mercato qui rythme les intersaisons en football n’a pas d’équivalent en cyclisme, où les coureurs attendent généralement la fin de leur contrat pour aller voir ailleurs. Les exceptions existent pourtant, et sont même régulières dans la désormais ex-équipe de Marc Hirschi: Marcel Kittel (en 2015), John Degenkolb (en 2017), Warren Barguil (en 2018) et Tom Dumoulin (en 2020) ont tous quitté Sunweb à une année du terme de leur engagement. C’est possible en levant la clause dite «de rachat» de leur contrat, une démarche qui peut être motivée par l’envie de changer d’air, de s’offrir un nouveau statut ou, bien sûr, de gagner plus d’argent.

L’incroyable explosion du prodige bernois a naturellement attisé toutes les convoitises. En 2018, ses bons résultats dans l’équipe «développement» de Sunweb lui permettent de signer son premier contrat professionnel mais son salaire est en relation avec son statut de néophyte. Sauf que ses débuts, eux, se révèlent tout sauf timides: dès sa deuxième saison au plus haut niveau, il remporte une étape du Tour de France ainsi qu’une classique, la Flèche wallonne, et il se distingue pratiquement à chaque fois qu’il court.

A fin 2020, il lui reste une année à pédaler avec les conditions négociées lorsqu’il était débutant. «Mais il s’était déjà imposé comme une valeur plus que sûre du peloton, donc son contrat ne devait plus être à la hauteur de sa valeur sur le marché, et beaucoup de managers devaient rêver de l’enrôler», commente Laurent Dufaux, directeur sportif de l’équipe d’espoirs Cogeas Cycling Team et ancien coureur professionnel.

Des clauses de rachat plus élevées?

A vrai dire, personne n’aurait été surpris que le bonhomme change d’employeur en vue de la saison 2021 si cela avait été annoncé à l’automne. Mais en janvier? «C’est un timing étonnant, qui n’arrange personne, valide Richard Chassot, organisateur du Tour de Romandie et lui aussi retraité du peloton. Cela perturbe forcément le coureur, qui devait être dans l’incertitude, mais aussi les deux équipes: celle qui a construit sa future saison autour de lui doit revoir ses plans, et celle qui l’accueille doit l’intégrer alors que les rôles avaient déjà été prédéfinis. L’idéal pour un tel transfert, c’est que tout soit réglé en octobre, avant les tests du nouveau matériel.» Les départs de John Degenkolb ou de Tom Dumoulin, par exemple, avaient été annoncés dès le mois d’août.

«Cette annonce tardive est vraiment une grosse surprise, admet Laurent Dufaux. Est-ce que la crise a finalement retenu DSM de s’aligner sur ce qui lui était proposé ailleurs, ou était-ce le temps nécessaire pour faire monter les enchères?» Pas impossible: ce mercredi, Blick relayait une rumeur selon laquelle Marc Hirschi allait toucher un million de francs en passant chez UAE Team Emirates… «Aujourd’hui, il y a plusieurs équipes dans le peloton qui disposent de moyens très importants, reprend l’ancien cycliste professionnel. Forcément, la valeur des meilleurs coureurs s’envole. Une conséquence possible, c’est qu’à l’avenir les contrats des jeunes soient protégés par des clauses de rachat plus élevées.»

En attendant, le talent d’Ittigen a-t-il raison de s’être échappé de son contrat au sein d’une équipe qui lui laissait toute la liberté dont il avait besoin pour s’exprimer? «Ce qui est sûr, c’est que Marc est un garçon très réfléchi, très terre à terre, et s’il a décidé de partir, c’est qu’il a jugé qu’on lui offrait de meilleures conditions pour poursuivre sa progression. A l’âge qu’il a, avec le talent qu’il a, on n’hypothèque pas le côté sportif pour l’aspect financier», estime Laurent Dufaux. Qui se réjouit déjà: si Marc Hirschi s’est bel et bien engagé avec UAE Team Emirates, il formera avec le vainqueur slovène du Tour de France 2020 Tadej Pogacar, l’autre grande révélation de la saison, un duo fantastique.