Une entrée discrète et grillagée, une salle des ventes austère au rez-de-chaussée, des canapés usés en cuir beige au deuxième étage, à la gauche d'une petite réception sans guérite: tel est le décor de l'Office des faillites de Carouge, au 13 chemin de la Marbrerie. C'est là, dans la banlieue industrielle genevoise, que Marc Roger a été arrêté mardi après-midi. Convoqué pour signer un document, il a été cueilli à froid par la police cantonale. «Il n'a opposé aucune résistance aux inspecteurs», souligne Eric Grandjean, porte-parole de la police genevoise. Prévenu de banqueroute frauduleuse, de gestion déloyale et d'abus de confiance, l'ancien président du Servette FC a été immédiatement incarcéré à la prison de Champ- Dollon. Pendant ce temps, la brigade financière, accompagnée de spécialistes en criminalité informatique, a procédé à trois perquisitions à Genève. Les disques durs des ordinateurs, les classeurs contenant toute la comptabilité et de nombreux documents administratifs ont été saisis.

Ce spectaculaire branle-bas de combat, qui a mobilisé une quinzaine d'agents, fait suite à l'action judiciaire intentée par Me François Canonica contre Marc Roger. Mardi matin à huit heures, l'avocat des joueurs a déposé une plainte pénale au nom d'une vingtaine d'entre eux. «La rapidité avec laquelle la police a réagi prouve que ladite plainte est solide», affirme-t-il. Sur quoi repose-t-elle? «J'ai épluché toute la comptabilité du Servette FC depuis 1998, explique François Canonica. Au bout d'un mois de travail, je n'ai pas de preuves. Mais on peut constater une accélération vertigineuse du processus d'endettement à partir de fin 2003, et de sérieux indices laissent penser qu'il y a eu indélicatesse crasse en matière de gestion lors de la dernière année.» Un exemple? «Au bilan du 30 juin 2004, on trouve au poste des actifs une créance découlant de transferts de joueurs, à hauteur de 5 millions de francs en faveur du club. Six mois plus tard, la même créance n'est plus que de 2,7 millions. Et il n'y a aucune trace de la différence. Où est passé cet argent?»

Une interrogation parmi tant d'autres que devra lever Marc Tappolet – le juge d'instruction s'est entretenu mercredi matin avec Marc Roger pour lui signifier son inculpation. En attendant, les soupçons enflent. «A partir de la fin de l'été 2004, reprend François Canonica, le Servette FC a subi une perte opérationnelle de 1,3 million de francs par mois, alors qu'il n'a enregistré que des recettes dérisoires. Pour suivre cette démarche suicidaire, il fallait peut-être avoir d'autres motivations que le succès d'un club, comme le détournement de fonds.»

Cette éventualité a également traversé l'esprit de Lorenzo Sanz. L'ancien président du Real Madrid, qui a versé 3,25 millions d'euros (5 millions de francs) à la société genevoise de Marc Roger, Avenir Football Investissements SA, a le droit de s'interroger. Il ne s'en prive pas et serait, lui aussi, sur le point de déposer une plainte pénale pour escroquerie et abus de confiance à l'encontre du Français. Le premier des quatre versements du Madrilène – 750 000 euros – a eu lieu le 16 avril 2004, via la banque catalane La Caixa. Le dernier – 500 000 euros – a été effectué en toute urgence le 31 octobre dernier, en guise de rallonge afin de payer les salaires des joueurs pour le mois de septembre.

Problème: comme le confirme François Canonica, on ne retrouve aucune trace de ces deniers dans la comptabilité du club. Ni le bilan intermédiaire au 31 décembre 2004, ni les comptes de profits et pertes du dernier semestre 2004 ne mentionnent ces transactions. Cette semaine, les avocats de Lorenzo Sanz ont formellement demandé un droit de regard sur les comptes d'Avenir Football Investissements SA. Ils ont reçu une fin de non-recevoir de la part de Me Marguerite Fauconnet, avocate parisienne de Marc Roger. Un épisode qui ne les a pas calmés.

Face à la tourmente, la défense reste coite. Me Alain Marti, qui a succédé fin janvier à Me Dominique Warluzel dans la fonction d'avocat genevois de Marc Roger, a laissé le soin à sa secrétaire de déclarer qu'il n'avait aucun commentaire à formuler suite à l'interpellation de son client. Me Fauconnet, présente à son étude parisienne mercredi, n'a pu prendre le temps de délivrer un avis sur la question. «Elle m'a dit qu'elle ne possédait pas assez d'éléments pour pouvoir s'exprimer à propos de cette affaire», s'est excusée son assistante.

Me Jean-Charles Roguet, «en rendez-vous à l'extérieur toute la journée», ne s'est pas montré plus bavard. Son client Olivier Maus pourrait bientôt, lui aussi, se trouver dans le collimateur de la justice. «Je constate qu'il était administrateur du Servette FC durant l'année 2004», dit simplement François Canonica. L'héritier du groupe Manor, qui avait activement milité pour appuyer la venue de Marc Roger à Genève avant de s'en désolidariser le 19 janvier dernier, n'aurait pas honoré les obligations qui incombent à l'administrateur d'une société anonyme. Et un élément de poids ne plaide pas en sa faveur: il a fourni à la Swiss Football League, afin de permettre au Servette FC de décrocher sa licence de jeu le 19 mai 2004, un «engagement personnel destiné à garantir, si besoin était, que le club disposait des moyens nécessaires pour toute la saison 2004/05».