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Claudio Gentile au marquage très serré de Diego Maradona lors de la Coupe du monde 1982.
© imago/Colorsport

1 pays 1 poste (2/7)

Le «marcatore», ange noir du Calcio

L'Italie n'ira pas à la Coupe du monde, pour la première fois depuis 1958. Parce qu'elle ne sait plus défendre? Après des décennies d'un jeu auquel tout le pays s'identifiait, la modernité a dévalué un savoir-faire et brisé le mythe de l'implacable défenseur italien

Une série en 7 épisodes

Les gardiens allemands, les défenseurs italiens, les latéraux brésiliens, les numéros 10 français… Pourquoi certains footballs ont-ils souvent produit des joueurs d’exception à un poste précis? Jusqu’au début de la Coupe du monde, Le Temps explore chaque samedi les relations sportives, historiques et culturelles qui lient un pays à un poste. (L.Fe)


Premier épisode: Le gardien allemand, über alles

L’Italie ne participera pas à la Coupe du monde 2018. Une première depuis soixante ans, que le pays vit mal. Face à ce traumatisme, le Calcio a été obligé de s’interroger. Pour Giorgio Chiellini, le responsable est… Pep Guardiola. «Il a ruiné le défenseur italien, a lancé le défenseur de la Juventus de Turin cet hiver dans une interview au Daily Mail. […] Les entraîneurs italiens ont essayé de le copier sans avoir les mêmes compétences et nous avons perdu notre identité. Notre identité, c’était Maldini, Baresi, Cannavaro, Nesta, Bergomi, Gentile, Scirea… Depuis dix ans, nous n’avons lancé aucun bon défenseur.»

L’âme du football italien, dit Chiellini, c’est le jeu défensif, symbolisé par la figure du libéro et plus encore celle du marcatore, l’exécuteur zélé des basses œuvres, l’ange noir du Calcio, le seul joueur totalement dédié à la destruction du jeu adverse. «Un œil et demi occupé à regarder l’attaquant, la moitié de l’autre à regarder la balle», selon la célèbre formule de Tarcisio Burgnich, la «Roccia» de l’Inter Milan des années 1960.

Durant plus de quarante ans, le football italien a prospéré sur sa tradition défensive dont le marcatore était l’incarnation décomplexée. L’Italie n’a pas inventé le jeu défensif (le «béton» français et le «verrou» suisse sont antérieurs d’une vingtaine d’années au «catenaccio»), mais elle a fait de ce système une culture non seulement assumée mais même revendiquée. La victoire importe plus que la manière. La victoire à tout prix.

Lire aussi: Fulvio Collovatti: «Entre le début et la fin de ma carrière, j’ai pratiqué deux métiers différents»

La ruse, l’arme des faibles

Comment expliquer cette exception culturelle au pays du beau, de l’art et du style? Beaucoup de thèses courent, impliquant jusqu’à Jules César ou Machiavel. La plus célèbre émane des écrits de Gianni Brera, journaliste, écrivain, idéologue mort en 1992. Brera réclame la paternité des termes «libéro» et «goleador» et, plus contestable, de la généralisation du «catenaccio» dans le football italien. C’est, répand-il durant des années, la réponse du faible au puissant, du pauvre au riche. L’Italien est peut-être plus chétif et moins bien nourri que l’Allemand ou l’Autrichien, mais il est plus rusé et plus débrouillard.

«Ce courant de pensée incarné par Brera a correspondu à la vision que l’Italie avait d’elle-même à cette époque-là, estime l’historien français Fabien Archambault, spécialiste de l’Italie contemporaine. Jusqu’au miracle économique de la fin des années 1950, c’est un pays rural, pauvre, qui n’a pas commencé son industrialisation. Et puis subitement, les populations rurales émigrent en ville, on achète des voitures, et le football, qui remplace le vélo comme sport le plus populaire, devient un rituel de transition, le nouveau sport de cette nouvelle Italie.»

Le «catenaccio» s’implante d’abord dans les régions pauvres du nord, Frioul et Vénétie, où l’entraîneur Nereo Rocco s’efforce de lutter à armes inégales contre les grands clubs du pays. «Que le meilleur gagne!», lui lance quelqu’un avant un match contre la Juve. «Nous espérons que non», répond Rocco.

Débat au parlement: la Squadra est trop offensive

Cet état d’esprit fait alors consensus dans la société italienne. «Quand l’équipe nationale est éliminée de la Coupe du monde 1966 par la Corée du Nord, il y a des débats parlementaires pour demander l’intervention du gouvernement, rappelle Fabien Archambault. On reproche à l’entraîneur d’avoir joué de manière trop offensive. Quatre ans plus tard, l’Italie bat la RFA en demi-finale de la Coupe du monde 1970, et l’attaquant Angelo Domenghini déclare: «Ce soir, les Allemands c’étaient nous.» Il y a vraiment l’idée que le football est un moyen culturel qui permet à l’Italie d’affirmer son rang de grande puissance.»

Cette finalité a une philosophie, le «catenaccio», et un interprète, le grand défenseur, qui devient au fil du temps un mythe italien. Il y en a de tous styles, offensif comme Giacinto Facchetti ou Paolo Maldini, racé comme Gaetano Scirea ou Franco Baresi, brutaux comme Claudio Gentile ou Pietro Vierchowod. Seul le marcatore demeure une pure spécialité italienne, transmise de génération en génération. «Mon premier coach était Tarcisio Burgnich, il m’a enseigné le marquage individuel, se souvient Mark Iuliano, 360 matches pour la Juve où il a beaucoup observé Ciro Ferrara, «son marquage, son jeu de tête, son timing.» «J’admirais Franco Baresi et Paolo Maldini, mais je me suis plus inspiré de Fabio Cannavaro et Nicola Legrottaglie, nous explique Giorgio Chiellini. Cannavaro pour le marquage – il était le meilleur du monde – et Legrottaglie pour le placement. Je leur dois beaucoup.»

«Santo Catenaccio»

Cette école est contestée dès le milieu des années 1970 avec l’avènement du football total de l’Ajax Amsterdam. L’Italie s’arc-boute et gagne «à l’italienne» la Coupe du monde 1982. Gianni Brera exulte dans la Repubblica sur le triomphe de «Santo Catenaccio». Pour lui, c’est le triomphe du réalisme italien sur les «paons brésiliens» et «le crétin de la Plata Cesare Menotti [qui était de Rosario] qui nous avait accusés de passéisme chronique».

Cet article est plein d’évocations religieuses: «saint», «culte», «miracle». En Italie, l’Eglise catholique est très proche du Calcio. «A la chute du fascisme, elle se sert du football pour encadrer la jeunesse, explique Fabien Archambault. En une dizaine d’années, le football devient le sport pratiqué par tous. On passe de 113 terrains de football dans tout le pays en 1945 à 15 000 en 1955, dont les deux tiers sont financés par l’Eglise. La Gazzetta dello Sport est rachetée par le Vatican, et contribue à mettre en place une vision «chrétienne» de ce qu’est une équipe de football. On valorise la discipline, la rigueur, l’obéissance au capitaine. Dans le football amateur, quand on est l’équipe de la paroisse, il est important de ne pas salir le nom du saint. Et dans les régions «rouges» de Toscane ou d’Emilie-Romagne, il est impensable de perdre contre l’équipe de la section communiste. Le plus important devient donc de ne pas perdre.»

Parce qu’il a toujours représenté plus que du sport, parce qu’on joue toujours pour quelque chose de plus grand que soi (l’Eglise, le Parti, la ville), le football en Italie a toujours fait passer le résultat avant toute autre considération. Pour le défenseur, même amateur, cela a abouti à une culture du jeu que l’écrivain Alessandro Baricco, évoquant ses souvenirs de jeunesse, a merveilleusement décrite dans Les Barbares, paru en 2014. «Dans ce football-là, le défendeur défendait. C’était un genre de jeu où si vous aviez un numéro 3 dans le dos, vous pouviez passer des dizaines de matchs sans jamais franchir la ligne médiane. Si le ballon était là-bas, vous attendiez ici et vous souffliez. […] Quand vous touchiez le ballon, vous cherchiez le premier milieu disponible et vous le lui donniez: comme le cuisinier qui passe le plat au serveur. […] A l’époque, on pratiquait le marquage individuel. Ce qui veut dire que pendant toute la partie, vous jouiez collé à un joueur adverse. La seule chose qu’on vous demandait, c’était de l’étouffer. Cet impératif conduisait à des situations d’intimité presque embarrassantes. […] Le [match] était une partie d’échecs où lui, il avait les blancs. Il inventait et vous détruisiez.»

La révolution Sacchi

Tout change dans le football italien avec l’arrivée d’Arrigo Sacchi à l’AC Milan en 1987. «Il voulait que tout le monde participe au jeu, se souvient son ancien défenseur central Filippo Galli. On cherchait à récupérer le ballon dans la moitié adverse avec une défense haute, facilitée par le fait qu’il n’y avait pas de distinction entre hors-jeu actif et passif. On jouait sur la capacité à coulisser, à sortir avec le bon timing de la défense.»

La distinction nette entre libéro et marcatore devient floue, mais le défenseur italien, formé au marquage individuel, connaît un nouvel âge d’or avec le passage en zone. Cette double culture lui permet de réaliser l’un de ses plus grands exploits: résister aux Pays-Bas à dix contre onze durant une heure et demie (demi-finale de l’Euro 2000). Mark Iuliano y était. «Un match fait de sacrifices qu’on ne voit plus. C’était incroyable, beau, enthousiasmant, on était mort de fatigue, on avait la sensation d’être au bon endroit avec les bonnes personnes.»

L’Italie gagne encore la Coupe du monde 2006 avec la meilleure défense mais aussi la meilleure attaque avant d’être frappée en 2008 par la crise économique. Les grands industriels se désengagent du football, les meilleurs joueurs partent en Espagne ou en Angleterre, l’Italie disparaît des palmarès. A nouveau, le style interroge parce qu’à nouveau, les résultats sportifs sont supposés dire quelque chose de l’état du pays. A l’Euro 2016, le sélectionneur Antonio Conte remet au goût du jour le mythe d’une Italie moins forte mais qui s’en sort par son savoir-faire.

«Continuer à aimer défendre»

Peut-on revenir en arrière et ressusciter le marcatore? Impossible, selon l’ancien défenseur Daniele Adani, aujourd’hui consultant incisif pour Sky Sport, dans une analyse qu’il nous a fait parvenir par écrit. «Le poste de défenseur central est celui qui a le plus changé. Son effort a changé, son physique a changé. Avant, le défenseur réagissait; aujourd’hui, il anticipe. Avant, il subissait; aujourd’hui, il porte le premier coup. Avant, il regardait le joueur; aujourd’hui, il regarde le ballon. Avant, il se contentait de stopper l’attaque; aujourd’hui, il est devenu le premier attaquant. Avant, il jouait sa propre partition; aujourd’hui, il doit penser la même chose que sa ligne de défense et au même moment. Avant, il se reposait entre deux actions; aujourd’hui, il doit être constamment attentif et concentré.»

Toute la question pour le football italien consiste à concilier ce nouvel impératif avec le vœu pieu de Giorgio Chiellini «Nous ne devons pas perdre la culture du marquage et continuer d’éprouver de la satisfaction à enfermer l’adversaire, à deviner ses intentions et à réussir à ne pas lui permettre de marquer.»

Collaboration: Valentin Pauluzzi


Qu’apprendre aux jeunes générations?

Filippo Galli quittera en juin l’AC Milan, après dix ans à la tête de la formation. Il part avec cette certitude: «Je pourrais enseigner à mes équipes à savoir défendre dans les 20 derniers mètres, mais je ne les formerais pas pour le plus haut niveau, seulement pour une équipe de Serie A de bas de tableau. L’Italie doit changer, on ne peut pas revenir en arrière.» Nouvel entraîneur-assistant de l’Udinese, Mark Iuliano estime cependant qu’il faut apprendre aux jeunes défenseurs «à ne pas pouvoir compter sur leurs coéquipiers», ce qui passe par plus de travail individuel. Dans les catégories Allievi et Primavera, le débat perdure. «La Juventus et le Milan développent un foot offensif, les autres pratiquent plus ou moins un foot spéculatif, constate Filippo Galli. Le problème est toujours le même, si vous faites un choix sans être convaincu, vous n’êtes ni l’un ni l’autre, mais quelque chose d’hybride qui n’amène pas de résultats.»

(L.Fe et V.Pi)


TOP CINQUE

Roberto Rosato

On le surnommait «Gueule d’ange», autant pour la finesse de ses traits que pour le contraste que cette beauté offrait à la rudesse de son jeu. Formé au Torino, il est l’un des symboles de l’AC Milan très défensif de Nereo Rocco, champion d’Italie en 1968 et d’Europe en 1969. Avec l’équipe d’Italie, il remporte le Championnat d’Europe 1968 et atteint la finale de la Coupe du monde 1970. En Italie, le souvenir de Rosato est associé à une photo de la demi-finale contre la RFA où il supplée Albertosi et repousse sur sa ligne un tir de Gerd Müller.

Tarcisio Burgnich

«La Roccia». Un roc venu du Frioul. Dur, intransigeant, d’une force physique peu commune. Un symbole des années «catenaccio». Capable de jouer dans l’axe de la défense ou sur un côté, souvent chargé de marquer l’avant-centre adverse, il fut l’un des hommes de base du «Grande Inter» de Helenio Herrera, double champion d’Europe et triple champion d’Italie dans les années 1960. Près de 500 matchs en Serie A et 66 avec la Squadra Azzura, pour laquelle il gagne l’Euro 1968 et perd la finale de la Coupe du monde 1970.

Claudio Gentile

Une légende du jeu à l’italienne, passée à la postérité en deux matchs. Lors de la Coupe du monde 1982, il impose un corps-à-corps constant à l’Argentin Diego Maradona (23 fautes commises, un seul carton jaune) puis au Brésilien Zico, qui finit avec le maillot totalement déchiré. Cynique, presque sadique tant il semblait prendre plaisir à mettre son adversaire sous l’éteignoir, «Gadhafi» (il est né en Libye) est considéré comme l’un des plus grands «méchants» du football. Il n’a pourtant été expulsé qu’une seule fois en 679 matchs professionnels.

Fabio Cannavaro

Capitaine de l’Italie championne du monde en 2006, exceptionnel en demi-finale contre l’Allemagne et en finale contre la France, il obtient la même année le Ballon d’or, comme seuls deux défenseurs avant lui. Beckenbauer et Sammer étaient des meneurs reculés; lui est un pur défenseur qui a appris le métier au contact de Ciro Ferrara à Naples. Aux attributs traditionnels du poste (agressivité, tonicité, discipline, sobriété), il ajoute les qualités modernes: lecture du jeu, sens de l’anticipation et du placement, adaptation à l’arbitrage moderne.

Giorgio Chiellini

Près de 100 sélections en équipe d’Italie, six titres (au moins) de champion avec la Juve, malgré des limites criantes au début de sa carrière. Mais le Calcio a semble-t-il encore besoin de ce type de défenseurs durs, concentrés, toujours à la limite de la régularité, et surtout qui aiment la sale besogne. Sa modernité s’exprime dans sa polyvalence: central ou latéral, dans une défense à quatre ou à trois, dans une zone stricte ou mixte. Plus que cerbère de l’attaquant adverse, il réinvente le rôle en garde du corps de son gardien.

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