«J'ai appris sur le tas, dit-il. En faisant des expériences.» Attablé dans un café d'Aigle en cette fin d'après-midi orageux du mois d'août, Marcel Cheseaux tire sur sa énième Gauloise jaune tout en sirotant un café. «Heureusement que je n'avale pas la fumée», lance-t-il pour se dédouaner.

L'école du cyclo-cross

S'il passe, dans le milieu du vélo, pour un caractériel, Marcel Cheseaux n'en est pas moins un homme attachant. Depuis plusieurs décennies, ce Vaudois de 54 ans s'est mis au service des jeunes talents du cyclisme suisse. Une trentaine de coureurs sont passés chez lui. Sous le label du Cyclophile aiglon, il inculque le B.A.-Ba du cyclo-cross à des garçons qui se servent de son expérience pour apprendre un métier que quelques-uns d'entre eux pratiqueront au plus haut niveau. «Le cyclo-cross, explique l'entraîneur, c'est la meilleure école possible. Un gars qui saura se tirer des pires difficultés en dévalant les talus par tous les temps saura forcément comment maîtriser son engin lorsqu'il lui faudra, un jour, descendre un col à plus de 80 km/h.»

Chaque hiver, Marcel Cheseaux prend donc sous sa coupe une dizaine d'arpètes à qui il prodigue force conseils. Il les suit lors de la saison des courses sur route. Et reprend leur entraînement l'hiver suivant. Son travail, le Chablaisien l'a toujours accompli avec réussite. Ainsi, c'est lui qui a fait de Pascal Richard – qu'il a suivi dès l'âge de 17 ans et jusqu'en 1991 – le champion du monde 1988 de cyclo-cross. Pascal Richard sacré ensuite champion olympique sur route à Atlanta en 1996. C'est lui aussi qui a guidé les premiers pas de Laurent Dufaux, 4e au classement général final du Tour de France 1999. Dufaux devenu son beau-fils il y a quelques années. C'est lui enfin qui prend soin aujourd'hui d'un grand espoir, Aurélien Clerc. Si Marcel Cheseaux a obtenu des succès, il le doit au fait de n'avoir jamais dérogé à sa ligne de conduite. «Quand ils arrivent chez moi, les jeunes savent que je suis carré. Ils savent qu'ils vont en baver, et ils en bavent. Mais, quand je vois qu'ils n'en peuvent plus, j'essaie de mettre de l'ambiance, de les aider à vider leur sac. Physiquement, je veux qu'ils mesurent leur taille régulièrement. Savez-vous qu'un jeune peut mesurer 1 m 70 un jour, 1 m 75 quinze jours plus tard et 1 m 64 trois semaines après? Quand on sait cela – même les médecins l'ignorent parfois –, on peut planifier l'entraînement en fonction. Sans les surcharger.»

Marcel Cheseaux attache beaucoup d'importance à la formation professionnelle des jeunes dont il s'occupe. «Le vélo n'est pas tout. Je tiens à ce qu'ils aient un bagage à côté. Il n'est pas rare que je leur demande de m'apporter leur livret scolaire pour y jeter un coup d'œil et programmer le travail sportif en fonction des résultats obtenus à l'école.»

Le choix de Laurent Dufaux

Amoureux des détails, gentil, disponible «mais pas plus», assez patient «parce que je déteste m'énerver», travailleur impénitent capable de tirer 100% de chacun tout en respectant les valeurs essentielles des uns et des autres, franc, Marcel Cheseaux pratique son métier d'entraîneur dans un sport guère épargné par les turpitudes. Est-il facile d'être le beau-père d'un coureur que l'on a formé et qui a avoué en 1998 s'être dopé? «Je savais que Laurent prenait des produits. C'était son choix. Pas ce que je lui avais appris. Je n'ai jamais préconisé le dopage. Jamais! Je veux des coureurs sains à 150% tant qu'ils n'ont pas atteint leur majorité et qu'ils sont avec moi. Je veux être immédiatement prévenu si quelqu'un les approche. D'ailleurs, je les mets régulièrement en garde contre les individus peu sérieux.» Il reprend son souffle: «Plus tard, si l'athlète veut se doper, c'est son affaire, mais qu'il ne vienne pas me demander ce qu'il doit prendre pour gagner. Pareil pour l'argent. Je ne leur donne pas l'occasion d'en parler. Ce n'est pas le fric qui doit les attirer dans le métier, mais la volonté de se dépasser. Enfin, pour la nutrition, je me contente de les observer et de leur faire des remarques quand cela s'impose.»

Instaurer une limite d'âge

Marcel Cheseaux considère néanmoins que la présence de médecins dans le peloton est une bonne chose: «Au moins, il s'agit de gens compétents…» Mais, «au lieu de mettre des millions de francs dans la lutte antidopage, pour contrôler des gars majeurs et vaccinés et qui savent ce qu'ils font, on ferait mieux d'investir cet argent pour former des formateurs et créer une ligne de conduite».

Il garde espoir: «Dans dix ans, tout ira mieux. Non seulement en cyclisme. Il faut arrêter de ne s'en prendre qu'à ce sport. Pour moi, un seul homme peut améliorer l'état du sport mondial: Juan Antonio Samaranch. Il doit changer les règles olympiques. On ne peut plus voir aux JO des athlètes de 15 ans physiquement immatures. Il faut fixer une limite à 20 ans. Si le CIO le fait, les fédérations le suivront pour les grands rendez-vous. Alors, on verra beaucoup plus de sportifs sains, car mieux préparés. Il n'y aura plus de course à la sélection. On reviendra à une ligne de conduite naturelle.»

Idéaliste, Marcel Cheseaux? «Peut-être un peu. Mais je m'en fiche d'être le dernier des Mohicans…»