Ski alpin

Marcel Hirscher, les rouages de la machine

Meilleur skieur de tous les temps, l’Autrichien a été programmé très jeune pour le devenir et était déjà né avec le petit truc en plus qui est la marque des plus grands

Deux courses pour un record. Si Marcel Hirscher remporte le géant des finales de la Coupe du monde de ski alpin samedi, il égalera les treize victoires en un hiver du Suédois Ingemar Stenmark (1978-1979) et de son compatriote autrichien Hermann Maier (2000-2001). Et s’il récidive lors du slalom prévu le lendemain sur la neige d’Åre, il sera seul dans les annales.

Comme Roger Federer en tennis, Martin Fourcade en biathlon ou Valentino Rossi en motocyclisme, Marcel Hirscher lutte moins contre ses concurrents directs sur la piste que contre des abstractions statistiques. Il se contente de dire qu’il veut «gagner la prochaine course», mais il skie bien sur la piste de la grande histoire du sport.

En août dernier, l’Autrichien de 29 ans s’est brisé la cheville lors de son premier jour d’entraînement sur la neige. Qu’il puisse battre le record du nombre de succès en une saison dans l’enchaînement est assez vertigineux, mais ce ne serait pas le plus impressionnant de ses exploits. Le chef-d’œuvre de Marcel Hirscher, c’est sa collection de grands globes de cristal. Le Luxembourgeois Marc Girardelli en a gagné cinq, sur neuf ans. A Åre, Marcel Hirscher en soulèvera un septième consécutif.

L’extraterrestre ou la machine

Cela signifie non seulement qu’il est le meilleur skieur de sa génération, mais aussi le meilleur de l’histoire, selon ses pairs. «Federer, Fourcade, Rossi, oui, pour moi il est exactement de la même race que ces champions, valide Justin Murisier, 25 ans, actuel meilleur Suisse en géant, une des deux spécialités du roi autrichien avec le slalom. C’est comme s’il avait toujours été là. Sept ans de domination dans un sport, quel qu’il soit, c’est quand même assez unique…»

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En bas des pistes de Coupe du monde, certains parlent de lui comme d’un «extraterrestre». D’autres optent plutôt pour une «machine». Le second qualificatif est plus pertinent que le premier: Marcel Hirscher n’est pas né sur Mars mais dans la commune autrichienne d’Annaberg-Lungötz; il a par contre été programmé dès son plus jeune âge pour devenir un champion.

Avec le talent qu’il a, je pense qu’il aurait gagné des courses en Coupe du monde de toute façon. Mais s’il est devenu aussi dominant, c’est grâce à l’environnement très professionnel constitué très tôt autour de lui

Justin Murisier, skieur suisse

La légende raconte qu’il doit son incroyable équilibre sur la neige aux heures passées sur la slackline installée par Ferdinand Hirscher aux abords de la Stuhlalm, une cabane d’alpage qu’il tenait dans le massif du Dachstein lorsque Marcel était gamin. Aujourd’hui, le fils relativise l’importance de ce fil tendu entre deux arbres pour ses succès, mais pas celle de son père.

A part, tout court

Professeur de ski, comme son épouse Sylvia, d’origine néerlandaise, il a enseigné l’art de la glisse à son fils dès ses 2 ans et demi avec la vision qu’il pouvait devenir très, très fort. «Bon, des tas de parents ont ce projet pour leur enfant et ça ne marche pas à tous les coups, rigole Justin Murisier. Mais clairement, le père de Marcel a consacré sa vie à la carrière de son fils. Avec le talent qu’il a, je pense qu’il aurait gagné des courses en Coupe du monde de toute façon. Mais s’il est devenu aussi dominant, c’est grâce à l’environnement très professionnel constitué très tôt autour de lui.»

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Marcel Hirscher fut très jeune à part sur la piste – il gagnait presque toutes ses courses dès l’âge de 10 ans – car très jeune à part tout court. Il fait partie, comme Lara Gut en Suisse ou Henrik Kristoffersen en Norvège, de ces athlètes qui ont constitué autour d’eux une équipe privée plutôt que de se satisfaire de l’encadrement proposé par leur fédération nationale.

Un choix déterminant, comme il l’expliquait l’an dernier à Libération: «Quand tu es en équipe d’Autriche, le plus gros problème consiste à passer sans cesse d’une catégorie à l’autre lors de tes jeunes années. Equipe junior, European Cup, Coupe du monde… A chaque fois tu changes de coach, de physiothérapeute, de préparateur physique. Or l’adaptation prend du temps.»

Le noyau dur

Et gagner du temps, c’est l’obsession de tous les skieurs. Marcel Hirscher s’appuie donc sur un noyau dur immuable d’hommes de confiance, qu’il considère comme le moteur de la machine, dit-il au Red Bulletin. Il y a toujours le père, Ferdinand, «la principale force motrice, le superviseur, le motivateur». L’entraîneur Michael Pircher. Les servicemen Johann Strobl et Thomas Graggaber, deux fois champion du monde junior de descente, avec lequel Marcel Hirscher peut parler «de skieur à skieur». L’infatigable physiothérapeute Josef Percht. L’ancien entraîneur devenu cadre chez Atomic Christian Höflehner, qui assure la coordination entre les besoins de l’athlète et les contraintes de l’industrie. Et enfin Stefan Illek, attaché de presse et confident.

Derrière les 57 succès en Coupe du monde et les podiums en rafale se cache surtout une mécanique implacable

Voilà pour la garde rapprochée de Marcel Hirscher. Dans ses succès, «la personne Marcel Hirscher compte moins que la mission Marcel Hirscher», assure-t-il, et dans cette mission, «l’athlète n’est qu’un membre de l’équipe» qui doit se soumettre comme les autres à la culture d’entreprise. Fondée, cela va sans dire, sur l’exigence, le sérieux, le souci du détail.

Il y a aussi une approche assez singulière de la préparation (du crossfit et du motocross durant l’été, retour tardif sur les skis), une force mentale éprouvée et un talent naturel chez le meilleur skieur du monde. Mais derrière les sept grands et les 17 petits globes de cristal, les 57 succès en Coupe du monde, les quatre titres mondiaux, les deux médailles d’or olympiques et les podiums en rafale se cache surtout une mécanique implacable.

Retraite anticipée?

L’homme derrière la machine? Sympathique, poli, humble. «Quand tu t’exprimes, il t’écoute, il ne prend personne de haut et ne parle jamais de lui», remarque Justin Murisier, qui le côtoie depuis ses débuts. Mais Marcel Hirscher ne donne pas non plus l’impression d’avoir beaucoup d’amis proches parmi les autres skieurs. Il vient, il vainc, il va.

Marcel Hirscher n’est pas vieux. Il fêtera ses 30 ans le 2 mars 2019. Il a déjà tout gagné. Il lui reste quelques records à battre (les 86 succès en Coupe du monde d’Ingemar Stenmark) mais cela nécessiterait encore plusieurs années au plus haut niveau. Pas sûr qu’il s’y astreigne. En 2014, il affirmait ne pas vouloir continuer jusqu’aux Jeux olympiques 2018. Il était finalement à Pyeongchang, mais en Corée du Sud une rumeur persistante l’envoyait à la retraite dès la fin de la saison. Il serait désormais décidé à rempiler pour une année supplémentaire. A 29 ans, la machine n’est pas encore rouillée.


En dates

1989 Naissance à Annaberg-Lungötz (Autriche).

2007 Décide de ne se consacrer qu’aux épreuves techniques (slalom et géant).

2009 Première victoire en Coupe du monde.

2012 Premier grand globe de cristal.

2018 Deux titres olympiques; septième grand globe de cristal.

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