Ski alpin

Marcel Hirscher, le spleen des cimes

A rebours d’une époque où les grands champions luttent moins contre leurs adversaires qu’avec l’histoire, le meilleur skieur de tous les temps a annoncé sa retraite à l’âge de 30 ans. Il y songeait depuis 2013 et son tout premier titre mondial

Une nouvelle ère s’annonce au royaume du ski. Son monarque de droit alpin Marcel Hirscher renonce au trône qu’il a occupé huit hivers durant. Aucun concurrent ne semblait pouvoir le faire vaciller, pas davantage aujourd’hui qu’hier, et peut-être est-ce une partie des raisons qui poussent l’Autrichien, âgé de 30 ans seulement, à abdiquer. Il en a fini avec la compétition. Il ne slalomera pas en quête d’un neuvième grand globe de cristal.

Il s’en est publiquement expliqué mercredi, à l’heure hautement télévisuelle de la digestion du Schnitzel et des pommes persillées, sur la chaîne ORF. Les grands journaux du pays, toujours en position de schuss sur les choses de ce sport, avaient depuis quelques jours déjà gâché la surprise – restait à entendre les mots du principal intéressé, qui n’en utilise jamais de trop. Il n’a pas manqué à sa réputation en arrivant sur scène: «Je la fais courte: j’arrête.»

En janvier 2019: Marcel Hirscher, roi de son monde à Adelboden

Jamais en difficulté

Les plus «critiques» retiendront de Marcel Hirscher qu’il fut le meilleur skieur de son époque. Beaucoup estiment qu’il est à ce jour le plus grand de tous les temps. Une question de palmarès en tout premier lieu: personne avant lui n’a remporté huit fois la Coupe du monde, et cela dit tout de sa régularité à l’échelle de saisons entières – et désormais d’une carrière épargnée par les graves blessures, qui en hachent tant dans cette discipline.

Mais il y avait plus que ça: une aisance, un panache, une facilité sur la neige qui n’appartenaient qu’à lui. Les spécialistes n’ont pas fini de s’enivrer à décrypter sa technique unique; les profanes garderont le souvenir d’un champion qui ne semblait jamais en difficulté, même sur les pistes explosées où chacun de ses concurrents semblait à la limite de se casser une patte.

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Non, la suprématie du natif d’Annaberg ne peut se résumer à des chiffres, à des statistiques, à des records battus. Il a d’ailleurs gagné moins de petits globes de cristal (12 contre 16) et moins d’épreuves de Coupe du monde (67 contre 86) que le Suédois Ingmar Stenmark, et il n’est que septième dans la hiérarchie des skieurs les plus médaillés aux Jeux olympiques.

Mantra trompé

Novak Djokovic ne vit plus que pour les records de Federer. Cristiano Ronaldo court après les marques qui le laisseront plus grand dans les annales que Lionel Messi. Les grands champions de notre temps sont obsédés par leur page Wikipédia. Si Marcel Hirscher y était attaché lui aussi, il serait en train de contracter ses cuisses et d’aiguiser ses lattes en vue d’une nouvelle saison, qui en appellerait une de plus, et une encore, jusqu’à ce qu’il se retrouve terrassé par l’adversité ou le temps qui passe.

La marge avec laquelle il a triomphé l’hiver dernier (401 points d’avance sur Alexis Pinturault au général de la Coupe du monde) laisse penser qu’il aurait pu gagner encore beaucoup, encore longtemps. Mais il a choisi de faire ses adieux au sommet – un mantra que beaucoup de champions brandissent avant d’échouer à l’appliquer. «J’ai toujours voulu arrêter à un moment où je gagnais encore», a-t-il répété mercredi soir.

Il a dit aussi qu’il pensait à tourner la page du ski alpin depuis longtemps, même «depuis les Mondiaux de Schladming en 2013», où il a conquis le premier de ses cinq titres mondiaux individuels. Il allait avoir 24 ans mais n’était déjà plus très sûr de «pouvoir encore s’améliorer». Roger Federer a déclaré ces jours que rien ne l’empêchait de penser qu’il jouerait encore à 40 ans, après plus de vingt saisons au sommet. A 38 ans, Simon Ammann s’éclate à se réinventer, même loin des podiums sur lesquels il a construit sa légende. Marcel Hirscher, lui, éprouve depuis longtemps le spleen des cimes. Seul au sommet, intouchable, inaccessible.

Football et motocross

C’est un peu l’image qu’il traînait dans le Cirque blanc – sympa et cordial avec tout le monde; vraiment proche de personne si ce n’est de son entourage direct et dévoué. De son corps à son matériel en passant par ses collaborateurs, tout était calibré pour qu’il gagne, alors il gagnait, et s’en allait. «Je n’ai peut-être pas assez célébré mes succès», a-t-il soupiré à la télévision, unique bémol à la partition d’une vie dont il s’est par ailleurs dit «très fier».

Qui pour lui succéder au sommet? Le Français Alexis Pinturault ou le Norvégien Henrik Kristoffersen, comme il le pense? Difficile en tout cas d’imaginer le sacre d’un spécialiste de vitesse, tant les descentes et les super-G seront minoritaires cet hiver. Mais ce qui est sûr, c’est que la Coupe du monde de ski alpin s’en va vivre une saison à la Game of Thrones après le retrait de Marcel Hirscher.

Son avenir à lui sera fait de motocross, de parties de football avec son fils, de temps passé avec sa famille, de jours de ski qu’il choisira. Professionnellement, le doute subsiste, mais sans doute cherchera-t-il à évoluer loin des projecteurs et des micros, lui qui ne s’est jamais pris au jeu de la mise en scène du succès. Cela l’a peut-être empêché d’accéder au statut d’icône populaire d’une Lindsey Vonn à l’international, mais dans son pays, il était une authentique star. Les espaces publicitaires se sont arrachés en amont de sa dernière apparition publique. Les journaux ne parlaient que de ça depuis des jours. L’Autriche est le royaume du ski alpin et de ce royaume, Marcel Hirscher fut bien le roi.

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