Dans les entrailles du stade olympique de Séville, il crie comme il ne l'a jamais fait: «C'est fabuleux! Fabuleux! J'aurais terminé quatrième, cinquième, j'aurais été heureux. Troisième, c'est le paradis.» Marcel Schelbert est là, suant, souriant, devant une vingtaine de journalistes suisses, le seul record non sportif de ce vendredi pour lui. Là, dans cette zone mixte aux allures de zoo, où plus d'une centaine de reporters se bousculaient jeudi pour obtenir une seule parole de Michael Johnson, il trouve à peine ses mots. Il vient de remporter la médaille de bronze pour la première finale mondiale de sa carrière, sur 400 m haies. De battre une quatrième fois son record de Suisse cette année, l'amenant de 48''52 à 48''13. Il a beau regarder quatre fois l'écran de contrôle des résultats, il n'arrive pas à réaliser: «Dans la dernière ligne droite, j'ai tout donné. Avec le Brésilien (De Araujo) et le Polonais (Januszewski), on était trois pour une place.» La photo-finish au millième de seconde a décidé, après deux bonnes minutes d'incertitude.

Sa mère, venue tout exprès de Spreitenbach (ZH) et descendue des tribunes en se faufilant, l'embrasse en pleurant. «Qu'est-ce que tu nous as encore fait? Mais qu'est-ce que tu nous as encore fait?» Lui ne répond pas. Il se contente, grand gaillard bronzé de 1m91, pour 83 kg, d'une longue étreinte, les yeux humides, avant de taper dans toutes les mains qu'il trouve, celles du médecin de l'équipe, du kiné, du chef de presse, de l'entraîneur, des journalistes… On l'interroge. Il dit sa joie, sa stupeur, cette course qu'il semblait avoir si mal commencée: «Quand j'ai réalisé le retard que j'avais après le dernier virage sur les quatre premiers, je me suis dit qu'il fallait que je donne tout. Comme lors de la demi-finale de mercredi (n.d.l.r.: lors de laquelle il avait réussi le meilleur finish de sa carrière, 5''4 pour les 40 mètres entre la dernière haie et la ligne d'arrivée), je m'y étais préparé.»

Modèle de self-control

Cette finale, il l'attendait depuis deux jours, le nouveau prodige de l'athlétisme suisse. Deux jours à s'entraîner sans forcer, à regarder la télévision dans son hôtel des hauts de Séville, à lire pour se changer les idées. Des livres d'économie et un Mickey Mouse, «pour faire contrepoids…». A 23 ans, le timide étudiant en économie zurichois est l'anti-Anita Weyermann (lire Le Temps du 27 août), un modèle de self-control. Quand d'autres se rongeraient les sangs ou tourneraient en rond à l'approche d'une finale, lui reste désespérément calme. Conscient de son talent. Conscient d'avoir réussi sa saison avant même cette finale avec une médaille de bronze aux Universiades et trois records de Suisse: «Franchement, disait-il jeudi, tout ce qui viendra désormais sera du bonus. Je ne vais pas me mettre la pression.»

Du coup, ce vendredi soir, il guettait des présages positifs. Anita Weyermann, bonne coéquipière et leader d'équipe exemplaire, lui en a offert un premier en se qualifiant pour la finale du 1500 m de dimanche, troisième de sa demi-finale derrière l'Américaine Jacobs et la Russe Masterkova. Un galop d'entraînement et une façon d'ouvrir la voie. André Bucher, lui, venait de se faire éliminer en demi-finale, troisième derrière le Kenyan Kimutai et l'Allemand Nils Schumann de la série la plus lente du 800 m. Restait une petite formalité: courir ce 400 m haies, essayer de surprendre l'un ou l'autre de ces sept concurrents plus rapides que lui en demi-finale.

Pas le temps de fêter

«Selon moi, disait-il en cours de semaine, le Français Stéphane Diagana va gagner. Il est revenu en grande forme. En revanche, la lutte pour les deux autres places sur le podium sera ouverte.» Schelbert avait vu juste. Pour un pronostic au moins: la lutte pour la dernière médaille a été acharnée. Après le retour fulgurant du «Schelbert Express», ils étaient trois pour une dernière médaille. Diagana, lui, a dû céder. Deuxième à 40 centièmes de l'Italien Fabrizio Mori, malgré sa meilleure performance de l'année (48''12).

Dans les entrailles du stade, un journaliste hèle le héros: «Bravo, Marcel! J'espère que ce soir tu vas fêter.» Lui, aux anges, élude en souriant: «Je n'aurai pas le temps.» Il doit disputer les qualifications du relais 4 x 400 m ce samedi, et il a toute la vie devant lui.

En fin de soirée, l'équipe de France a contesté la victoire de Fabrizio Mori estimant que l'Italien avait marché dans le couloir d'un adversaire. Les Brésiliens ont aussi déposé un protêt qui remet en question le verdict de la photo-finish attribuant la troisième place à Marcel Schelbert.