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En cinq mois à Lille, Marcelo Bielsa a ramené de la passion, de la tension et de la folie dans un football désespérément aseptisé.
© PHILIPPE HUGUEN/AFP Photo

Football

Marcelo Bielsa, LOSC in translation

Avant-dernier de Ligue 1 malgré un projet ambitieux au financement risqué, Lille risque l’accident industriel. Mais c’est la «suspension momentanée» de son charismatique entraîneur argentin qui catastrophe les uns et réjouit les autres

En vingt-sept ans de carrière, cela ne lui était jamais arrivé. Partout ailleurs, il était parti le premier, au nom de grands principes ou de petits détails. A Lille mercredi soir, Marcelo Bielsa a été viré. Comme un vulgaire entraîneur. Un sacrilège pour une moitié des amateurs de football, un soulagement pour les autres.

Le grand retour de Bielsa en France, deux ans après son départ surprise de l’Olympique de Marseille, n’aura donc duré que 13 matches (3 victoires, 3 nuls, 7 défaites). Officiellement, l’entraîneur argentin du Lille Olympique Sporting Club (LOSC) «a été suspendu momentanément […] dans le cadre d’une procédure engagée par le club». Selon L’Equipe, cette formulation inhabituelle respecte strictement le Code du travail et prépare un licenciement pour faute grave destiné à éviter de verser à Marcelo Bielsa les indemnités de licenciement prévues dans son contrat.

Jugement trop rapide

Cette annonce a profondément divisé la France du football, déjà partagée de longue date entre pro et anti-Bielsa. Impossible de rester neutre, chacun a un avis tranché sur l’Argentin. «Loco» pour les uns, «Profesor» pour les autres. Cette ligne de démarcation s’observe dans les forums, sur les réseaux sociaux comme sur les plateaux télé. Chaque camp reproche à l’autre son «manque de culture football» (l’insulte à la mode), quand bien même on retrouve des deux côtés entraîneurs et anciens joueurs.

Seul point de convergence: tous s’accordent à dire qu’il ne servait à rien d’enclencher la révolution Bielsa pour y mettre un terme au bout de cinq mois seulement. A Manchester City, Guardiola en a demandé dix-huit avant d’être jugé.

Une double promesse

Apprécier la situation de la manière la plus objective possible n’est pas chose aisée. En une saison et un match à Marseille, Marcelo Bielsa a plutôt échoué du point de vue comptable. Leader de la 6e à la 20e journée, l’OM termina le championnat sur les rotules, 4e du classement (2e attaque, 7e défense), non qualifié pour la Ligue des champions. Mais sa réussite était ailleurs: le club avait retrouvé une âme, renoué avec son public (52 000 spectateurs de moyenne, 33 000 abonnés) et valorisé de nombreux joueurs.

Les départs l’été suivant de Morel, Ayew, Gignac, Payet, Thauvin et Imbula rapportèrent 52 millions d’euros. C’est sur cette double promesse – du spectacle et la mise en valeur de jeunes joueurs – que le nouveau propriétaire du LOSC, le financier luxembourgeois Gérard Lopez, avait choisi Bielsa. Il eut le tort de vouloir lui associer le «conseiller sportif» portugais Luis Campos, l’homme qui a transformé l’AS Monaco en cash machine avec les ventes record d'Anthony Martial, Kylian Mbappé, Benjamin Mendy ou Bernardo Silva.

Il a tout chamboulé

La réussite rapide la saison passée d’un Lucien Favre à l’OGC Nice a peut-être fait espérer une rentabilité immédiate à Gérard Lopez. Mais là où «Lulu» apporta prudemment et progressivement des retouches à un projet monté par son prédécesseur (Claude Puel), Marcelo Bielsa chamboula tout: 22 départs, prêts ou non-prolongations; 17 arrivées. Avec l’effectif le plus jeune d’Europe, la méthode ne pouvait pas fonctionner en quelques matches. Problème: Luis Campos n’avait aucune envie d’être patient, et Gérard Lopez (qui a racheté le club grâce à des emprunts réalisés auprès de fonds vautours) n’en avait sans doute pas les moyens.

Exit donc Bielsa, son survêt informe, son traducteur altermondialiste, ses yeux baissés, son 3-3-3-1, ses réponses alambiquées et son goût pour l’autoflagellation en conférence de presse. Il laisse le football français face à ses contradictions et à son éternelle querelle idéologique entre la quête du beau jeu et la recherche du résultat à tout prix. Rennes a déjà perdu Christian Gourcuff (au moment où, comme le LOSC de Bielsa, son équipe semblait aller mieux) et Saint-Etienne a remplacé un prometteur technicien formé au meilleur de l’école espagnole (Oscar Garcia) par un ancien joueur du cru sans diplôme (Julien Sablé). Comprenne qui pourra.

Un paradoxe et une énigme

Mais Marcelo Bielsa lui-même est un paradoxe et une énigme. On le prend à tort pour un romantique. C’est tout au plus un idéaliste, qui n’imagine gagner que par ses propres forces et toujours en attaquant. Mais c’est aussi un «nouveau barbare», tel que décrit par Alessandro Baricco, quelqu’un qui préfère la polyvalence à la compétence, des possibilités à une capacité.  Paradoxaux également, ses admirateurs. Ils aiment les artistes, que Bielsa formate, et particulièrement Juan Roman Riquelme, qu’il ne faisait pas jouer en équipe d’Argentine parce que trop lent.

Il est faux de dire que Bielsa n’a jamais rien gagné. «Il est trois fois champion d’Argentine, champion olympique, finaliste de la Copa America et de la Copa Libertadores», énumère le journaliste Didier Roustan lorsqu’on le chauffe sur le sujet. En Argentine, Carlos Bianchi a un palmarès de club bien supérieur, mais aucun observateur n’a jamais considéré ses échecs à l’AS Roma et à l’Atlético Madrid comme des injustices.

Aura unique

Seul el maestro Bielsa jouit d’une aura unique. S’il est viré de Lille, c’est parce que la France ne le mérite pas. La Ligue 1 est pourtant le seul championnat à lui avoir confié, deux fois, un club ces cinq dernières années. Les autres, ceux qui ne lui proposent rien, ou alors seulement des conférences données aux entraîneurs, sauraient mieux apprécier sa valeur, laquelle est immense. Pep Guardiola l’a dit: «Marcelo Bielsa est le meilleur entraîneur du monde.»

Ses disciples – son ancien adjoint Jorge Sampaoli, actuel sélectionneur de l’Argentine, Mauricio Pochettino à Tottenham, Eduardo Berizzo au FC Séville – sèment sa bonne parole, mais tous adaptent la théorie bielsiste à la réalité d’un groupe humain ou d’un vestiaire. Ils s’en inspirent, parmi d’autres sources. Marcelo Bielsa est en réalité le Jean-Luc Godard du foot: tout le monde le considère comme un génie mais personne n'ose le suivre.

Les autres ont appris à le jouer

Une question, qui pourrait réconcilier pro et anti, est rarement posée: et s’il avait simplement fait son temps? Ses grands titres datent des années 1990. Depuis, il a révolutionné le football chilien, oui. Comme Roy Hodgson a transformé le football suisse, avant de décevoir partout ailleurs…

A Lille, Bielsa est souvent apparu plus nerveux, plus sensible à la critique, moins extrême qu’à la grande époque d’«El Loco». Surtout, les autres ont appris à le jouer. Son dernier vainqueur, l’entraîneur d’Amiens Christophe Pélissier, expliquait lundi 20 novembre: «On savait que le LOSC jouait en déséquilibre. Il ne fallait pas tomber dans ce piège, mais s’y engouffrer et, après avoir marqué, attendre qu’ils se cassent les dents sur nos transitions.»

Aux dernières nouvelles, le Chili voudrait le récupérer. Quoi qu’on en pense, Marcelo Bielsa est précieux dans le football moderne. Parce que rare, intègre, différent. Grand bourgeois de Rosario (sœur vice-gouverneure, frère ministre, épouse architecte), il a choisi le foot comme on entre dans les ordres. Le rouge et le noir, les couleurs de Newell’s Old Boys, son premier club.

En cinq mois à Lille, Marcelo Bielsa a ramené de la passion, de la tension, de la folie dans un football désespérément aseptisé. Son renvoi, un soir où le PSG battait sans forcer 7-1 un grand nom comme le Celtic, est une perte. Voilà pourquoi certains préféreront toujours avoir tort avec Bielsa que raison avec un autre pour qui «l’important, c’est les trois points».

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