La pente tient davantage du talus que de la piste noire. Dans le massif jurassien, les familles viendraient y faire du bob. Au lieu-dit Langmattli, il fut construit à la fin des années 1960 une petite installation de remontée mécanique. Pas de buvette, ni de toilettes, peu de places de parking, mais un tire-fesses de 366 mètres tout de même. Dans le canton de Nidwald, les gens paraissent aimer le ski un peu plus qu’ailleurs.

Quand il y a de la neige à 800 mètres d’altitude et que le temps manque pour gagner, par exemple, le domaine d’Engelberg-Titlis, les gosses sont tout heureux de pouvoir s’éclater à dix minutes à peine de Hergiswil. Du haut de l’unique piste, à l’ombre du Pilatus, on aperçoit le village lové au bord du lac des Quatre-Cantons, et on devine Buochs un peu plus à l’est. Tout l’univers de Marco Odermatt tient dans ce paysage de carte postale.

Je le contemple en quelque sorte à l’invitation du prodige du ski alpin suisse. «Il y a une façon aisée d’apprendre à mieux me connaître, écrit-il sur son site internet. Prenez un jour de congé, venez en Suisse centrale, trouvez une prairie luxuriante ou un autre endroit magnifique, profitez de l’air pur et admirez la région comme l’ont fait mes ancêtres il y a plus de 600 ans.»

Les quelque 6000 Odermatt ont hérité leur patronyme de leur installation «a de Matt» («sur le pâturage»), et Marco tient l’affaire pour constitutive de son destin personnel. C’est donc qu’il fallait faire le déplacement.

Le jeune homme fascine bien au-delà des «prairies luxuriantes» de Suisse centrale. Aucun skieur n’avait cumulé cinq médailles d’or lors d’une seule édition des Championnats du monde juniors comme il l’a fait en 2018 à Davos. Peu se sont installés en Coupe du monde avec la sérénité qu’il affiche. Nul autre que lui ne peut se targuer d’être, au plus haut niveau, dominant en slalom géant, convaincant en super-G et prometteur en descente à seulement 23 ans. De tout cela, il ne tire aucun orgueil. Il y aurait, dans l’air ou la terre de sa région, de quoi tout expliquer.

La force du collectif

De fait, il se passe manifestement quelque chose de spécial à Nidwald. Le vingt-troisième des 26 cantons et demi-cantons suisses pour le nombre d’habitants (43 000) fournit au pays 0,5% de sa population, mais aux cadres de Swiss-Ski 14% de ses athlètes. Ils sont 13 sur 93 à en être originaires, ou à y avoir été formés depuis la base de la pyramide. Comme si les gosses naissaient ici avec le gène de la glisse.

Il n’en a pas toujours été ainsi. Et l’apparition de cette génération dorée doit moins à la pureté de l’oxygène qu’à une amitié entre trois hommes. Ils ont en leur temps fait de la compétition ensemble, avant de transmettre leur passion à leurs enfants, et à ceux des autres. L’un d’entre eux, Bruno Kaiser, fait défiler les photos qui encombrent des dizaines de dossiers sur son ordinateur. En 2018, il a remis la présidence du Ski-Club Hergiswil mais gardé chaque souvenir précieusement.

«Nous étions un groupe de mordus et nous avons commencé à la fin des années 1990 à investir dans la relève du ski-club, raconte-t-il. On allait skier, skier et skier encore. On partait en camp plusieurs fois par année, quatre, cinq ou six jours. Cela a créé un engouement incroyable. Les petits adoraient se retrouver et le goût de la compétition s’est installé tout seul.»

Ce fut particulièrement le cas pour les fils de ses deux compères: Paul Schmidiger, papa du triple champion du monde juniors Reto, et Walter Odermatt.

Structures idéales

Bruno Kaiser reprend: «Il y a d’abord eu Reto Schmidiger et Andrea Ellenberger, qui étaient très forts. Marco, qui est un peu plus jeune, les tenait vraiment pour modèles. D’autres encore étaient doués, et puis ils se sont blessés, ou ils ont décidé de faire autre chose. Mais il y avait à cette époque-là une émulation très particulière. Je crois que personne ne devient un grand champion sans profiter de la dynamique d’un collectif.»

Reto Schmidiger se souvient bien de ces débuts bénis. De son statut de modèle? Il rigole. «Je sais que Marco dit ça. Mais à cet âge-là, tout n’est qu’une question de plaisir. Je n’ai jamais eu le sentiment de devoir montrer l’exemple. Ni, d’ailleurs, que l’on nous poussait à la performance. Le fait est que nous adorions être sur les skis et qu’il y avait autour de nous des adultes qui ne renonçaient jamais à nous y emmener. Le mauvais temps ne nous a jamais arrêtés. Si vraiment c’était la tempête, nous mettions des mini-skis pour délirer dans la poudreuse…»

Sur les 770 ski-clubs du pays, Nidwald n’en compte que huit – contre 200 en Valais et autant dans les Grisons – mais leur collaboration est exemplaire, et leurs idées sans limites. C’est ainsi que la fédération de ski cantonale a embauché un entraîneur professionnel dès l’an 2000 (ils sont aujourd’hui deux) pour encadrer ses jeunes talents ou que l’Association de promotion du ski alpin de Hergiswil est née en 2005 pour offrir la possibilité aux compétiteurs les plus acharnés de bénéficier d’aménagements scolaires, avant l’âge d’intégrer le gymnase sportif d’Engelberg et le centre de performance de Swiss-Ski en Suisse centrale.

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Pour favoriser les carrières prometteuses de Mélanie et Loïc, la famille Meillard a déménagé de Neuchâtel en Valais. D’où qu’ils viennent, les talents romands sont nombreux à passer par le centre de performance de Brigue, qui les éloigne de leurs proches et les plonge dans un contexte linguistique à apprivoiser. Dans le canton de Nidwald, les futurs skieurs de haut niveau trouvent tout ce dont ils ont besoin pour leur développement dans un périmètre très limité autour de chez eux.

Un relâchement gagnant

Aucune des structures de la région n’a été mise en place spécifiquement pour Marco Odermatt. Mais il a profité à fond de ce maillage tissé entre sa naissance en 1997 et le moment de franchir chacune des différentes étapes. «C’est vrai qu’il a bénéficié d’un parcours assez idéal, reconnaît son père. Mais c’est le cas de beaucoup d’athlètes, en Suisse comme à l’étranger. Pas mal de skieurs ont une famille pour les soutenir, de bons entraîneurs, un environnement favorable, la motivation de réussir. Mais tous n’arrivent pas en Coupe du monde…»

Surtout: tous ne s’y imposent pas aussi jeunes. En dégageant autant de facilité sur la piste. Autant de tranquillité en dehors. En se montrant aussi imperméable à la pression.

Cela interloque même les parents de Marco, qui reçoivent dans la maison familiale de Buochs autour d’une nidwaldner Nusstorte. Sur le plan de travail de la cuisine luit la flamme d’une bougie. Priska Odermatt en allume une à chaque fois que der Sohn prend le départ d’une descente, comme c’est le cas en ce début d’après-midi. «Die Mama est toujours nerveuse, sourit son mari Walter. Der Vater… lui aussi est plutôt du genre nerveux. Quand je participais moi-même à des courses de ski, je devais lutter contre ce sentiment d’anxiété. Marco est totalement différent.»

De sa sœur y compris. Alina, 20 ans et des rêves de ski plein la tête, vit les hauts et les bas de manière beaucoup plus intense. «La force de Marco, dit-elle, c’est vraiment de ne pas se poser trop de questions, de ne pas se laisser perturber par ce qui pourrait arriver si ceci ou si cela. Il va de l’avant, tout simplement.»

Le même mot revient dans la bouche de tous ceux qui parlent de lui: Lockerheit. Relâchement. Comme si rien n’avait prise sur lui. Ou plutôt comme s’il se laissait porter. Voilà la véritable clé de son succès, selon plusieurs de ses proches. Le constat ne vaut pas qu’en haut de la piste, reprend sa mère: «Il est d’humeur égale quoi qu’il se passe. A l’école, une bonne note ne l’enthousiasmait pas beaucoup plus qu’une mauvaise ne le dérangeait. Il s’accommode de toutes les situations.»

Pas de fronde, pas de conflit

En 2017, cauchemar du skieur, «le fils» chute. Se blesse au ménisque. «Il m’a dit: «Papa, je crois que mon genou est foutu», et ça a été très dur à entendre pour moi, se souvient Walter Odermatt. Mais lui? Un ou deux jours plus tard, il s’était fait à l’idée de la rééducation et ça roulait. Dans cette histoire, j’ai vraiment le sentiment d’avoir souffert davantage que lui.»

Marco l’imperturbable. Jamais un clash avec un camarade. Jamais une fronde à l’encontre d’un coach, et il y en eut beaucoup. Son père, qui fut l’un des premiers, s’en étonne presque. «Il peut relever que tel entraîneur ne lui adresse presque pas la parole, mais il ne s’en plaindra pas. Il mettra plutôt l’accent sur le fait qu’il prépare super bien les pistes ou que ses séances sont intéressantes. Il cherche toujours à prendre ce qu’il peut de positif et laisse le reste de côté.» Die Mama confirme: «Je n’ai jamais entendu Marco dire du mal de qui que ce soit.»

Ainsi a-t-il fait son chemin sans déranger personne, sans nourrir le moindre conflit, sans problème à l’école, tout à son développement sur les skis. Avec un paternel impliqué dans le club local et la fédération cantonale, pouvait-il en aller autrement? «Il nous a mis sur les skis jeunes et on allait souvent skier, mais c’était toujours pour notre plaisir, répond sa fille Alina. Il ne nous a jamais mis aucune pression, seulement encouragé à faire ce que l’on voulait.»

Son aîné fut vite au clair sur la question. Un de ses premiers carnets scolaires en atteste d’une écriture liée bien appliquée: il ne rêve pas de devenir pompier, cosmonaute ou footballeur mais Skirennfahrer. Dès son plus jeune âge, il est absorbé par les courses diffusées à la télévision. «Il n’en avait jamais assez, sourit Priska. Lors des journées à ski, quand tout le monde en avait marre et voulait aller boire un verre, lui se dépêchait d’aller faire une ou deux descentes supplémentaires.»

Un cinquième d’une vie à ski

Son mari se souvient de la victoire de Bruno Kernen sur le Lauberhorn, en 2003. «J’étais engagé comme militaire à Wengen et je suis resté tard pour fêter ça. En arrivant à la maison à 3h du matin, Priska m’avait laissé un billet: «N’oublie pas que Marco veut aller skier demain.» J’ai dormi quelques heures et nous avons été skier. Je l’ai toujours soutenu, c’est vrai. Mais les parents ne peuvent pas décider de la vie de leurs enfants. C’est lui qui a choisi sa voie.»

Bon, il faut dire que ce choix convenait bien à ce fou de ski alpin. Avant de m’accueillir, «Walti» m’avait envoyé des photos et différents documents, dont un incroyable fichier dans lequel il compile toutes les informations relatives au parcours skis aux pieds de son fils. Depuis son tout premier jour, le 8 décembre 1999 à Klewenalp, pas loin de la maison. Dans la foulée, le petit Marco cumule dix jours sur les lattes. Il n’a pas encore 3 ans.

Il participe à sa première course, au sein du Ski-Club Hergiswil, avant son cinquième anniversaire. Saison après saison, le nombre de journées de ski augmente. Il passe la barre de la centaine l’hiver de ses 12 ans. Le tableau distingue les jours où il skie librement ou s’entraîne pour une discipline spécifique, ceux aussi où il monte sur les glaciers en été ou en automne.

C’est entre ses 16 et ses 18 ans qu’il skie le plus, jusqu’à 136 jours par an. C’est l’époque du gymnase sportif d’Engelberg. L’époque, aussi, du travail «quantitatif», décrypte son père. «Il y a un moment dans la carrière d’un skieur où il faut passer autant de temps que possible sur la neige pour poser des bases, quitte à ce que toutes les journées ne soient pas parfaites. Ce volume, on ne le rattrape pas plus tard, lorsqu’il y a davantage de courses, davantage de déplacements. Il faut alors mettre l’accent sur la qualité.»

Lorsque Walter Odermatt me transmet ses précieuses statistiques, son fils a skié un total de 1778 jours. Soit près de cinq années complètes. Un cinquième de sa propre vie.

La différence dans la difficulté

Le tableau ne détaille en revanche pas les résultats et il n’évoque pas les progrès. Marco était-il dès le départ le skieur «facile» que les fans admirent aujourd’hui? L’ancien président du ski-club Bruno Kaiser lui trouvait dès ses premières années «un instinct» que tous les gamins n’ont pas. «Il a toujours bien bougé sur la neige et il a eu la chance de poser des fondamentaux solides dès le plus jeune âge», confirme son ami Reto Schmidiger. Mais non: il n’était pas le meilleur – et la concurrence n’était alors pas mondiale mais régionale.

Bruno Kaiser se souvient de Kean Mathis, un autre gabarit que le fils Odermatt bien sûr, plus musculeux, et à cet âge-là ça compte: il était plus fort. «Walti» parle pour sa part de Fabian Bösch, aujourd’hui professionnel du ski freestyle, «bien meilleur que le fils à l’époque». Der Vater continue: «Marco n’a par exemple jamais été champion de Suisse chez les jeunes. Il faut dire qu’il a grandi tard. Et puis, surtout, c’est quelqu’un qui fait la différence dans la difficulté. Dans les compétitions pour enfants, les pistes étaient trop faciles pour qu’il se distingue.»

Marco Odermatt révèle son potentiel quand le niveau monte, quand les pentes s’inclinent, et quand le stress s’empare des autres. Il s’affirme lors des courses FIS, puis des épreuves de Coupe d’Europe, et des Mondiaux juniors. Avec ses pistes incroyablement exigeantes et spectaculairement glacées, la Coupe du monde était faite pour lui. C’est un terrain de jeu bien différent du Langmattli et des autres petites stations de Nidwald. Mais le sourire du bonhomme montre que le plaisir de skier est intact.


Repères chronologiques

1997 Le 8 octobre, naissance de Marco, premier enfant de Walter et Priska Odermatt, qui se sont mariés deux ans auparavant et viennent de construire leur maison à Buochs.

1999 Le 8 décembre, premier jour de ski à Klewenalp, petite station située dans le canton de Nidwald.

2006 Victoire lors de la finale du Grand Prix Migros, une compétition de ski organisée pour les enfants de toute la Suisse.

2013 Intègre le gymnase sportif d’Engelberg, filière maturité fédérale.

2016 Débuts en Coupe du monde à Saint-Moritz; champion du monde juniors à Sotchi (slalom géant).

2018 Quintuple champion du monde juniors à Davos (descente, super-G, géant, combiné, par équipes).

2019 Premier succès en Coupe du monde, lors du super-G de Beaver Creek.

2020-2021 Cinq podiums dont une victoire en Coupe du monde avant les Mondiaux de Cortina d'Ampezzo.


A Cortina d'Ampezzo, des Mondiaux pas comme les autres

Programme. Les 46es Championnats du monde de ski alpin se dérouleront du lundi 8 au dimanche 21 février dans la station italienne de Cortina d'Ampezzo. La première semaine, consacrée aux épreuves de vitesse, culminera avec les descentes féminine et masculine le samedi 13 et le dimanche 14 février. La seconde se terminera par les épreuves techniques du géant, puis du slalom. A noter que des courses parallèles individuelles ont été portées au programme pour la première fois de l’histoire.

Contexte. Comme toutes les manifestations sportives à l’heure actuelle, ces Mondiaux se dérouleront dans le respect d’un protocole sanitaire extrêmement strict. Il n’y aura pas de public dans l’aire d’arrivée, et l’impression de vide sera renforcée par le fait que les installations de remontées mécaniques ne fonctionnent toujours pas en Italie… Athlètes, officiels et personnel des médias subiront des tests de dépistage réguliers pour éviter que le Covid-19 ne vienne perturber le programme, et chacun de ces groupes sera scrupuleusement tenu à l’écart des autres.

Espoirs. Du point de vue sportif, l’événement ne pourrait mieux tomber du point de vue suisse. Vainqueurs du classement des nations l’hiver dernier, les athlètes du pays confirment cette saison qu’ils sont en pleine forme. Lors de chaque course ou presque, plusieurs skieuses ou skieurs se battront pour monter sur le podium. La concurrence est dense et il serait illusoire d’anticiper un triomphe pareil à celui de Crans-Montana 1987 (14 médailles), mais il devient incontestable que le ski national connaît un nouvel âge d’or.