– Dans une de vos chroniques vous citez en exemple la loyauté de Marco Pantani durant le Tour de France 98, lorsqu'il a refusé de profiter d'une crevaison de Jan Ullrich pour asseoir son succès. Pourtant, le «Pirate» n'est pas un modèle de vertu. Plusieurs événements ont montré qu'il avait triché en se dopant.

– J'ai beaucoup hésité à garder la chronique sur Pantani. Finalement, je l'ai fait, parce que je crois qu'elle correspond à ce que nous sommes tous. Personne n'est tout blanc ou tout noir, toujours parfait ni, d'ailleurs, abominable. Je dirais que des sportifs qui nous emballent par une attitude chevaleresque et qui nous déçoivent par leur tricherie montrent qu'ils restent vraiment des hommes. Mais je l'ai aussi faite pour lutter contre le danger d'une trop grande identification à un sportif ou à toute autre star d'ailleurs. Parce que nous risquons de nous casser la figure lorsque nous découvrons qu'en réalité, ils ont leur faiblesse, leur mesquinerie.

– Est-ce la seule raison?

– Non. J'ai aussi voulu montrer, alors même que le dopage semble omniprésent dans le cyclisme, qu'il existe toujours un code d'honneur. Il y a ainsi quelques lueurs d'espoir, un peu comme des petits perce-neige qui réussissent à traverser le goudron. Cela correspond aussi à l'espérance dans notre monde. Il faut avouer qu'aujourd'hui, il y a toutes les raisons de désespérer. Le monde est fou, il explose de toute part. Mais tout n'est pas pourriture.

– Le sport amène souvent le champion hors de toute réalité. Il en arrive même à croire qu'il est un petit dieu. Comment réagissez-vous?

– Lorsque l'homme se met à la place de Dieu, lorsque, par le développement de sa science, il croit avec une illusion gigantesque détenir les clés du succès et du pouvoir, c'est presque une nouvelle forme de «péché originel». J'essaie parfois de casser cette exaltation, cette dimension ritualisée ou quasi liturgique du sport. A plusieurs reprises, j'ai montré combien le sport peut carrément se substituer au culte du seul vrai Dieu. Justement en mettant le doigt sur les limites de certains sportifs, on peut établir l'inanité de ce culte des idoles modernes. Ce n'est qu'un épisode de plus de ce que la Bible, déjà dans l'Ancien Testament, décrivait avec le Veau d'or. Cette idolâtrie moderne laisse les gens profondément insatisfaits. Si Michael Jackson ou Carl Lewis doivent m'apporter le salut, je n'irai pas très loin. Si ma raison de vivre, ce sont ces personnes-là, le monde s'écroule dès l'instant où leurs faiblesses apparaissent.

– Si Jésus avait vécu aujourd'hui, aurait-il prêché dans un stade football?

– J'ai l'impression. Certainement qu'il aurait pu venir au-devant du public d'un stade. Celui-ci aussi est affamé de quelque chose de vital et le stade apparaît un peu comme un lieu de communion.

Propos recueillis par P. O.