Sa barbe est une broussaille, comme une réponse touffue à son épaisse chevelure bouclée. Un abord hirsute que civilisent deux yeux mobiles et pétillants d’intelligence. Il est plutôt jovial, malgré ce qu’il a à dire. Depuis deux ans, il n’est plus un joueur comme les autres mais celui qui a révélé les dessous du tennis mondial, gangréné dans les basses catégories par les matchs arrangés et les paris truqués.

Attablé au club-house du TC Genève Eaux-Vives, club avec lequel il dispute actuellement les Interclubs de LNA, Marco Trungelliti sait pourquoi les médias viennent le voir. Il l’accepte. Il prend un expresso et se lance. «Il y a beaucoup de couards dans le tennis. Moi, ça ne me gêne pas de dire ce que je vois et ce que je sais.»

La première fois que nous avons parlé de ce modeste joueur argentin de 30 ans, c’était pour raconter une belle histoire. En mai 2018, lucky loser repêché des qualifications après une cascade de forfaits, il avait entamé une course contre la montre pour se présenter à l’heure au premier tour de Roland-Garros. Le récit de ce périple en voiture de location entre Barcelone et Paris a valu au Temps le Prix Denis-Lalanne du meilleur article écrit sur le tournoi cette année-là. C’était une erreur.

«Mouchard», «balance»

L’article ratait l’essentiel. A Paris, des journalistes argentins ne partageaient pas l’enthousiasme de la presse étrangère pour leur compatriote. Sur Twitter et même en salle de presse, certains le traitaient de buchón («balance»), topo («taupe») ou soplón («mouchard»). Trois jours plus tôt, deux joueurs argentins, Nicolas Kicker et Federico Coria, venaient d’être suspendus durement par la Tennis Integrity Unit (TIU) pour leur participation active ou passive dans des matchs truqués. Un troisième, Patricio Heras, le sera quelques mois plus tard.

L’article primé en 2018: Trungelliti, voyageur au long court

Ils ont été dénoncés par Marco Trungelliti. Il racontera toute l’histoire en février 2019 dans La Nacion: l’approche en 2015 par un prétendu «investisseur» qui se révèle être un corrupteur et qui, pour le convaincre, lui révèle tout un système, lui donne les noms de joueurs dans la combine; la dénonciation auprès de la Tennis Integrity Unit (TIU), comme le règlement l’y oblige, avec l’aide de son ami nyonnais Joss Espasandin pour pallier son mauvais anglais; la confrontation en décembre 2017, à visage découvert; les portes qui se ferment, les menaces à peine voilées en Argentine, la crainte de disputer certains tournois en Amérique du Sud, le silence pesant de l’ATP et de la TIU.

Il raconte aussi ces nombreux joueurs venus le voir pour lui dire que, vu le prix à payer, eux préféreront se taire s’ils étaient approchés. «Moi, je n’ai jamais envisagé autre chose que de le dénoncer et je le referai encore demain. C’est une question d’éducation. Malheureusement, en Argentine, beaucoup voient la corruption comme une forme de compétence. C’est «savoir se débrouiller». Mais on ne peut pas critiquer les politiques et se comporter comme eux.»

«L’Argentine ne m’intéresse plus»

L’article de La Nacion a un fort retentissement. Marco Trungelliti reçoit alors le soutien de quelques personnalités du tennis (John McEnroe, Darren Cahill, Juan Martin Del Potro), le TIU publie enfin un communiqué qui rend justice à «sa position courageuse et morale» et dément les rumeurs d’un témoignage négocié contre une impunité. Il ne récupère pas «la confiance perdue dans les institutions et dans la volonté de changer les choses» mais peut repenser à sa carrière.

Aujourd’hui, il habite à Andorre et passe l’essentiel de son temps en Europe, où il n’a «jamais eu de problème». L’Argentine? «Je n’y vais pas, ça ne m’intéresse plus.» Encore moins depuis la pandémie de Covid-19, qui a stoppé l’activité du circuit. Seule l’Europe organise quelques tournois. Entre deux allers-retours à Andorre en voiture, il a gagné à Bâle, à Bulle, à Onex, a été demi-finaliste à Marly.

Suffisant pour retrouver des sensations, pas assez pour se sortir financièrement d’une année blanche. Privés de matchs et de revenus, les précaires du tennis sont les plus touchés par la crise sanitaire. Et Marco Trungelliti est encore celui qui balance. «J’ai reçu une aide de 4000 dollars de l’ATP et je les en remercie sincèrement, mais est-il normal qu’un joueur classé 100e ou 130e mondial [lui est 231e] ne puisse pas tenir trois mois dans un sport où il y a tant de millionnaires? Je crois que non, mais je n’en sais pas plus parce que l’ATP est une organisation opaque qui ne communique que très peu et à très peu de joueurs.»

Le silence de Nadal et de Federer

Le thème lui tient à cœur, car il est en lien direct avec le problème de la corruption. «Dans le tennis, trop de particuliers prennent des décisions dans leur coin en fonction d’intérêts privés. Le système est mauvais. Je le compare toujours à une ville de 3000 habitants dont seulement 70 habitants vivraient bien. Qui accepterait ça? Le tennis l’accepte, et propose 200 dollars de gains au bout d’une semaine de travail quand des parieurs vous en offrent 3000 ou 5000 pour truquer une partie.»

A l’entendre, à le regarder, farouche et calme à la fois, Marco Trungelliti nous fait soudainement penser à Colin Kaepernick, ce footballeur américain mis au ban de la NFL pour avoir, le premier, mis un genou à terre en protestation contre les violences policières faites aux Noirs. Il hésite, puis observe: «C’était en 2016, et le mouvement Black Lives Matter [BLM] existait déjà. Mais ce n’est que cette année que le mouvement a pris, parce qu’il y a eu des messages de soutien de sportifs, notamment de LeBron James, puis de toute la NBA

Espérait-il un appui de Rafael Nadal ou de Roger Federer? «Je n’attendais rien, mais cela aurait porté un tout autre message, incité d’autres à parler plutôt qu’à se taire. En restant silencieux alors qu’ils sont tout le temps à donner des interviews ou à publier des posts sur les réseaux sociaux, ces joueurs ont encouragé la corruption, même passivement.» L’un des slogans les plus repris lors des marches BLM disait: «Silence is violence.»

En 2018, le rapport du Tennis Integrity Unit: Dans les bas-fonds du tennis, un «tsunami»


Repères

2015
Approché pour truquer des matchs. Dénonce le corrupteur et trois joueurs impliqués au Tennis Integrity Unit (TIU).

2017
Témoigne à visage découvert.

2018
Suspension des trois joueurs. Est traité de «balance» par certains, peu défendu par les autres.

2019
Critique l’ATP et le TIU dans «La Nacion». Reçoit enfin le soutien public du TIU.

2020
Critique la gestion par l’ATP du Covid-19 et la précarité de 97% des joueurs professionnels.