Dopage

Maria Sharapova, victime ou coupable?

Séisme dans le tennis avec la révélation lundi du contrôle positif de Maria Sharapova. La main sur le coeur, la Russe plaide l'accident

Le début du mois de mars est généralement une période calme pour le tennis. Le premier tournoi du Grand Chelem (l’Open d’Australie) n’est plus qu’un souvenir, les corvées de Fed Cup ou de Coupe Davis sont faites et les joueuses et joueurs préparent tranquillement la tournée américaine, d’abord Indian Wells (Californie) puis Miami (Floride). C’est de Los Angeles que Maria Sharapova a brisé lundi cette quiétude.

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Convoqués à la hâte pour une conférence de presse, les médias se perdaient en spéculations et conjectures. Qu’allait annoncer la Russe? Départ à la retraite (elle n’avait plus joué depuis l’Open d’Australie)? Annonce de grossesse? A 28 ans, après cinq titres du Grand Chelem et un statut d’ancienne numéro 1 mondiale, tout était possible. Tout sauf ça. Une Sharapova dans ses petits souliers qui déplie une feuille de papier et lit d’une voix blanche: «J’ai reçu il y a quelques jours un courrier de l’ITF (ndlr: la Fédération internationale de tennis) m’informant que j’avais échoué à un test antidopage à l’Open d’Australie.»

Que s’est-il passé?

Le 26 janvier à Melbourne, Maria Sharapova se soumet à un contrôle antidopage après son quart de finale (perdu) contre Serena Williams. Le 2 mars, elle est avertie qu’elle a été contrôlée positive au meldonium. La joueuse ne cherche pas à nier les faits. «Depuis dix ans, je prends un médicament qui s’appelle «mildronate», sur prescription de mon médecin de famille.» Le meldonium a été inscrit cette année sur la liste des produits dopants de l’Agence mondiale antidopage (AMA). Les athlètes du monde entier, dont les joueuses et joueurs de tennis professionel, en ont été informés. «Je n’ai pas ouvert ce mail, je n’ai pas vérifié, je ne savais pas que le meldonium était devenu un produit interdit», plaide Sharapova.

Le meldonium, vendu en Europe de l’Est sous le nom de Mildronate, est un médicament mis au point en 1975 par le professeur Ivars Kalvins en Lettonie. Il vise à soigner les angines et les cardiopathies. Sa commercialisation génère un chiffre d’affaires de 70 millions de francs par an.

S’agit-il d’un produit dopant?

Pour son créateur, non. «D’un point de vue scientifique, il est même probable que le meldonium, utilisé lors d’épreuves sportives, réduise les facultés physiques car il ralentit l’oxydation des acides gras», affirme Ivars Kalvins à l’entraîneur Pierre-Jean Vazel, qui tient un blog, «Plus vite, plus haut, plus fort», hébergé par Le Monde. fr. Pierre-Jean Vazel constate cependant qu’une étude menée en 2015 par l’Institut de biochimie et le Centre de recherche préventive sur le dopage de Cologne a montré la présence de meldonium «dans 2,2% des 8 320 échantillons urinaires aléatoirement prélevés lors de contrôles antidopage chez des sportifs professionnels». D’autres études scientifiques établissent l’effet positif du produit sur les performances par «une augmentation de l’endurance, de la récupération, de la protection contre le stress et une amélioration des activations des fonctions du système nerveux central». Son usage est particulièrement fréquent dans les sports de force et d’endurance.

Faut-il la croire?

Il faudrait être extrêmement bienveillant ou un peu naïf pour accepter sans ciller ses explications. Maria Sharapova dit prendre du meldonium depuis 2006 pour «traiter plusieurs problèmes de santé», dont «des signes de diabète». Mais elle vit depuis 1995 aux Etats-Unis, pays où le meldonium n’est pas disponible à la vente. «Ce médicament est essentiellement vendu en Europe de l’Est», a confirmé le directeur de l’AMA Craig Reedie à l’agence Associated Press. De plus, Le Monde rappelle que la première étude établissant un effet du meldonium sur le diabète n’a été publiée qu’en 2009 dans le British Journal of Pharmacology.

Le meldonium est l’un de ces nombreux médicaments détournés de leur usage médical afin d’améliorer les performances sportives. Une enquête menée par l’AMA en juin 2015 lors des Jeux européens de Bakou avait révélé que de très nombreux athlètes, dont presque tous les médaillés, reconnaissaient en utiliser. Le meldonium a donc été ajouté sur la liste des produits interdits au 1er janvier 2016. Depuis, treize athlètes se sont faits prendre, comme la danseuse sur glace russe Ekaterina Bobrova, le marathonien éthiopien Endeshaw Negesse ou la coureuse de demi-fond suédoise Abeba Arewagi. D’autres devraient suivre.

Que risque-t-elle?

L’ITF a fait savoir que Maria Sharapova sera suspendue à titre conservatoire dès le 12 mars et jusqu’à ce qu’une décision soit prise sur son cas. Selon l’Agence mondiale antidopage, elle s’expose à une suspension d’un an minimum. Selon John Haggerty, son avocat cité par Sport Illustrated, la suspension pourrait considérablement varier, de quatre ans à quelques mois, selon la crédibilité que la commission antidopage de l’ITF prêtera aux explications de la joueuse.

Quelles sont les réactions?

Dans le tennis féminin, elles sont partagées. Il y a celles qui attendent avant de se prononcer, comme l’ancienne championne Martina Navratilova, et celles qui ont déjà leur propre avis, comme Jennifer Capriati. Selon l’Américaine, Sharapova «devrait être dépossédée de ses titres, si tout cela était avéré». La WTA a pris acte et exprimé sa «tristesse». Du côté des Russes en revanche, le soutien est total. Chamil Tarpichev, le patron du tennis russe, a qualifié de «ramassis d’inepties» des faits pourtant confirmés par la principale intéressée. «Les sportifs prennent ce que les kinésithérapeutes et les médecins leur prescrivent», argue Tarpichev.

Les sponsors ne se prononcent pas sur le fond mais, dans le doute, prennent leurs distances avec celle qui était leur joyau il y a peu. Porsche, qui l’avait enrôlé en 2013, a suspendu les opérations prévues avec elle, alors que Tag Heuer a rompu les négociations pour la prolongation de son contrat, qui courait jusqu’au 31 décembre 2015. Nike, où Maria Sharapova dispose de sa propre marque à l’instar de Roger Federer, a décidé de «suspendre [la] relation le temps de l’enquête». Représentée par IMG, Maria Sharapova est également sous contrat avec les cosmétiques Avon et l’eau minérale Evian.

Pourquoi communique-t-elle?

Le passé trouble du tennis est riche de cas, fondés ou non, de joueurs soudainement disparus de la circulation, de cas de dopage réglé à l’amiable, de suspensions camouflées en blessure ou en «pause». Mais les temps ont changé et étouffer l’affaire n’est sans doute plus possible. Maria Sharapova et ses conseillers ont préféré jouer franc jeu et miser sur la carte de l’erreur humaine. Faute avouée… Pantalon sombre et main sur le coeur, sans maquillage, elle s’est déclarée «pleinement responsable». En reconnaissant sa responsabilité, mais en plaidant l’inattention sur un changement de règlement, elle cherche à réduire sa suspension au minimum. «Je ne veux pas finir ma carrière comme ça», dit-elle. Mais si tel devait être le cas, limiter le dégât d’image est une priorité. Pour l’année 2015, ses revenus sont estimés à 30 millions de francs, dont seulement sept gagnés raquette en main.

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