A l'issue des Jeux olympiques de 2002, l'ISU a suspendu Marie-Reine Le Gougne pour trois ans pour avoir attribué la première place au couple russe Berezhnaya-Sikharudlidze. A Salt Lake City, elle était au cœur du scandale. On lui a notamment reproché d'avoir agi sur instruction de Didier Gailhaguet, le président de la Fédération française des sports de glace.

Le Temps: Pourquoi avoir attendu un an pour écrire ce livre?

Marie-Reine Le Gougne: Quand j'ai compris que la procédure d'appel que j'avais engagée auprès de l'ISU n'aboutirait jamais pour des raisons politiques, j'ai décidé de tout raconter pour laver mon honneur. J'ai aussi voulu expliquer que je n'ai jamais été coupable. Si je devais revoter aujourd'hui, j'attribuerais les mêmes notes en mon âme et conscience. Pour moi, les Russes étaient meilleurs que les Canadiens. Point à la ligne. S'il y a un coupable, ce n'est pas moi, la «french judge», mais tous ceux qui ont permis au couple canadien Sale-Pelletier de récupérer une scandaleuse médaille d'or. Les jeux d'influences du lobby anglo-canadien ont tué le patinage.

– C'est-à-dire?

– Contrairement aux idées reçues diffusées par «Radio Patinage», le vrai pouvoir ne se trouve pas entre les mains des juges. Pendant les deux années qui ont précédé les Jeux de 2002, il était confisqué par une poignée d'élus avec, en tête, Sally Stapleford, la présidente anglo-canadienne du Comité technique de patinage artistique de l'ISU, qui supervise, appointe et évalue les juges. C'était véritablement un Etat dans l'Etat à la Fédération internationale. Aux Mondiaux de Vancouver, en mars 2001, les Canadiens Sale-Pelletier l'avaient emporté face aux Russes Berezhnaya-Sikharudlidze, alors que les Russes avaient réalisé un programme probablement supérieur. A l'époque, tout le monde avait pensé que Sale-Pelletier avaient été avantagés. Mais le couple russe n'avait pas fait appel, car le lobbying autour des Canadiens relevait de pressions subtilement orchestrées.

– Qu'entendez-vous par «lobbying»?

– Depuis la chute du mur de Berlin, le patinage ne laisse plus que peu de place aux «arrangements» de ce qu'on appelait auparavant les «jugements de bloc», Est contre Ouest. S'il existe probablement des brebis galeuses parmi les juges, cela ne signifie pas que tout le troupeau est corrompu. En réalité, le lobbying est inévitable dès qu'intervient un jugement humain fondé sur une certaine part de subjectivité. Par contre, à Salt Lake City, le Comité technique de l'ISU a érigé sa subjectivité pro-canadienne en dogme, sous couvert d'alibi artistique.

– Les Canadiens jouissaient-ils d'un statut privilégié au sein de l'ISU?

– Oui. C'est une société canadienne qui est concepteur et prestataire du système vidéo utilisé par les juges (Instant Video Replay System), qui permet de revoir sur écran les éléments techniques d'un programme à la fin de son exécution. C'est encore une entreprise canadienne qui réalise la plupart des cassettes vidéo et des cédéroms édités par l'ISU. Enfin, la chorégraphe de Sale-Pelletier, Laurie Nichol, était la seule appelée à donner son avis, depuis de nombreuses années, dans les séminaires consacrés à la note de présentation du Comité technique de l'ISU. Quand on connaît le poids de cette note, on peut apprécier le jeu subtil des influences!

– Dans votre livre, vous décrivez le rôle ambigu que jouait la présidente du Comité technique de l'ISU, l'Anglo-canadienne Sally Stapleford. Pourquoi?

– J'estime que Sally Stapleford a manqué plus d'une fois à son devoir d'impartialité et de neutralité. De 2000 à 2002, pas une réunion ne se passait sans qu'elle n'insiste lourdement sur la qualité des Canadiens, souvent avec mauvaise foi. A Salt Lake, je subissais tous les jours les assauts du juge canadien: invitations au restaurant, remarques déplacées, conciliabules pour dénigrer les Russes… c'était du harcèlement moral. L'ambiance était malsaine. Le lobbying est inévitable dans le patinage, mais il est inacceptable lorsqu'il découle d'un pouvoir institutionnalisé qui organise les compétitions. De toute façon, si j'avais voté pour les Canadiens, je serais aujourd'hui un membre éminent de l'ISU. Soit je suis masochiste, soit trop honnête.

– Aux Jeux de Nagano, en 1998, vous aviez fait du lobbying, vous aussi, auprès des autres juges pour «aider» le Français Philippe Candeloro à monter sur le podium…

– A Nagano, je n'ai jamais dit à un confrère qu'il fallait donner la médaille d'or à Philippe Candeloro. J'ai simplement mis en avant ses qualités. C'est tout. Ce petit jeu a toujours fait partie du patinage, mais il a atteint un degré d'agressivité incomparable à Salt Lake City, où j'ai souvent eu peur pour mon intégrité physique.

– Y a-t-il eu corruption à Salt Lake City?

– Je ne le pense pas. Personnellement, je n'ai jamais reçu d'argent. Le seul cadeau que j'ai rapporté de Salt Lake City est une montre hideuse avec le logo des Jeux…

– Que retenez-vous des JO de Salt Lake?

– Là-bas, j'ai été qualifiée de «Ben Laden du patinage.» J'ai eu le FBI à mes trousses. Mon nom a été associé à la mafia russe. Tout le monde gagne du fric aux Jeux, sauf les juges de patinage artistique qui sont les imbéciles de service. Je ne suis pas aigrie, mais je sais désormais que les grands idéaux olympiques d'humanisme, de générosité, de partage et de sportivité ne sont qu'une illusion, un gigantesque miroir aux alouettes destiné à attirer des sponsors.