Sa démarche ondoie fièrement, comme façonnée au rythme de ses destriers innombrables, éperonnés avec semblable vigueur. A 51 ans, son corps le châtie de l'avoir exagérément sollicité, mais Markus Fuchs n'en a cure. Il est «un battant», selon sa définition. Il est au sommet, là où rien ne peut l'atteindre. Là où même la bassesse devient inopérante.

Il est numéro un mondial et, pour un cavalier dont la cantonade raillait la monte «gros sabot», c'est déjà quelque gloriole bonne à prendre. «J'ai longtemps pensé que j'étais un cavalier médiocre, ou trop moyen pour réussir.» Il règne à nouveau, mais en sourdine: «J'ai marqué des points en Malaisie, où il y avait peu de partants.» De la fierté, tout de même: «Je suis au sommet depuis dix ans. Telle est ma vraie satisfaction: j'ai prouvé ma valeur dans la durée. Et puis, quand un cavalier figure dans le Top 10, il en tire de nombreux avantages.»

Pourquoi ne pas prendre un peu de hauteur, et admirer? Trente ans que, à l'aulne d'un frère surdoué, Markus Fuchs passait pour un intermittent de l'épopée, l'espoir évanescent d'une grande dynastie équine. «Tout le monde sait que Thomas était le plus talentueux. Ce n'est pas un tabou.»

Les Fuchs sont à l'hippisme ce que les Knie sont au cirque, ou la moutarde au schublig: une évidence héréditaire. Enfant, Markus n'était pas dépourvu de talent, mais il s'en est dessaisi par contumace, avant de l'occulter sous une propension déraisonnable à l'effort. «Je suis un travailleur, un obstiné.» Jamais il n'a fait mystère de sa rugosité: «Je ne suis pas beau à voir monter. Franchement, si j'étais débutant, ce ne sont pas les cassettes vidéo de Markus Fuchs que je visionnerais. Je n'ai pas la souplesse d'un Pessoa, je suis plus laborieux. J'ai monté beaucoup de chevaux moyens et ça casse le style. Quand on me voit, on assiste à une petite bataille.»

Des relents de fierté, brusquement: «Dans ma carrière, j'ai dressé des chevaux que d'autres n'auraient même pas essayés. Michel Robert, par exemple, préférerait terminer troisième après un parcours élégant plutôt que premier avec mon style batailleur. Tout est question d'idéologie. Moi, je suis un compétiteur. Je ne peux plus, je ne veux plus changer. A mon âge, parfois encore, je deviens un peu fou, je vois rouge, ça passe ou ça casse...»

Markus Fuchs a passé toutes ces années à domestiquer des énergies débordantes, carnes rétives ou malhabiles, quintal tantôt impétueux, tantôt atone, aiguillonnés avec sollicitude; à la hussarde... Seul a subsisté le furieux espoir de les réhabiliter et, tout aussi vraisemblablement, de les revendre à bon prix - c'est la règle dans le milieu: ceux qui ne sont pas millionnaires sont marchands de chevaux.

Avant sa rencontre décisive avec Tinka's Boy, en 1998, l'ensemble de son œuvre était plutôt chiche en joyeusetés. «Je voulais en rester là, d'autant que mes deux fils ne montent pas à cheval.» L'antihéros était fatigué, las de conquêtes insignifiantes, fussent-elles les plus nobles de l'homme. Repu également de comparaisons insensées avec Thomas, son grand frère, sa bataille, aujourd'hui converti au trot attelé. «Quand j'ai besoin d'aide, je m'entraîne encore avec lui. Il est resté un excellent cavalier.»

A force, la vie s'est émue de sa ténacité. Markus Fuchs a lié connaissance avec Isolde Liebherr, tante de Christina, riche héritière d'une multinationale allemande et propriétaire de Tinka's Boy. Le cheval racé a transmis un peu de son aisance, de sa morgue, au laborieux effacé. «Il m'a donné confiance en mes moyens. Il a tout changé. Avec lui, j'ai découvert que je n'étais pas un mauvais cavalier.»

Certes, ils ont mis du temps à s'apprivoiser, à accepter leur différence. Mais ils ont tout gagné. Depuis, bon an mal an, Markus Fuchs est numéro un mondial. Et ce n'est pas du chiqué. Grande fierté, forcément: «Ma trajectoire prouve que la volonté est au moins aussi importante que le talent. Peut-être mon exemple aidera-t-il de jeunes cavaliers. Mon don à moi fut de travailler sans relâche, de me relever après chaque chute.»

Avec le temps, Markus Fuchs a perdu l'envie de taire ses mérites, pour les léguer totalement à ses montures. «Les gens aiment entendre ces discours dans la bouche d'un cavalier... Bien sûr que je monte de très bons chevaux. Mais je ne suis pas le seul dans ce cas. De même, si de grands propriétaires sont derrière moi depuis dix ans, c'est aussi parce que je suis honnête avec eux. Rien ne tombe du ciel.» Même pas au sommet.

Un brin vindicatif, tout gentiment: «Il y a deux ans, lorsque Tinka's Boy est parti à la retraite, beaucoup de gens pensaient que je disparaîtrais.» Depuis, son compte en banque connaît une croissance exponentielle, symétrique à sa popularité. A l'interne, rien n'a changé. A la vanité des érudits, Markus Fuchs continue de préférer la dérision des vieux chevaux sur le retour. Son conseil pour devenir un grand cavalier: «Epouser une femme riche.» Ses recommandations pour consoler l'élue de ses longues absences: «Lui offrir deux chiens.»

La cinquantaine philosophe, l'antihéros cavalera encore «trois ou quatre ans, si je peux garder mes chevaux actuels», puis envisagera de ménager sa propre carcasse. «Quand je ne monte pas à cheval, je nage et je fais du vélo. Mon problème, c'est que je mange trop...» Au final, Markus Fuchs aura récolté davantage d'honneurs que son frère prodigieux. La remarque semble l'amuser et, même, l'accompagner sur le chemin des écuries, après sa brillante victoire hier soir dans la «Grande chasse»: «Je voudrais simplement que les gens se souviennent de moi comme d'un battant. Le succès, vous savez, à quoi ça tient...»