Football

Markus Jungo: «Noyés dans la masse, les hooligans se sentent intouchables»

Le policier fribourgeois Markus Jungo, à la tête de la plateforme nationale de lutte contre la violence dans le sport, s’inquiète de la hausse du nombre de débordements lors des matchs. Il appelle à prendre des mesures

En Suisse, un match de football sur trois est le théâtre de débordements. Un chiffre alarmant. Depuis le 1er mai 2016, la police cantonale fribourgeoise a pris le «lead» au niveau suisse de la lutte contre le hooliganisme au travers de sa Plateforme de coordination police-sport (PCPS). Son chef, le capitaine Markus Jungo, constate avec amertume la hausse de cette violence, tout en relevant les efforts engagés pour la contenir.

Le Temps: La Suisse est un pays riche et sûr. Comment expliquer cette violence endémique liée au football?

Markus Jungo: C’est difficile de l’expliquer. Nous avons affaire à des gens qui viennent se défouler le week-end. Souvent le stade représente leur seule possibilité de le faire. Il y a aussi l’effet de la foule. Ils se sentent intouchables, noyés dans la masse, et se permettent n’importe quoi. Nous arrivons encore trop rarement à identifier les auteurs. Et les polices n’ont pas les moyens de maîtriser cette quantité de supporters et d’éviter tout affrontement. Régulièrement, les fans zurichois débarquent en train à plus de 800 individus.

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Pourtant, les affluences en Suisse restent plus faibles que dans d’autres pays, qui semblent avoir mieux géré le problème…

En Angleterre, il n’y a plus que des places assises dans les stades et les prix sont élevés. Ainsi, vous évitez la présence de perturbateurs qui n’ont plus les moyens de venir au stade. Mais le problème a seulement été déplacé dans les divisions inférieures. En Allemagne, certains matchs de 5e ligue peuvent mobiliser jusqu’à 400 policiers.

L’Angleterre a pris des sanctions drastiques, comme des interdictions de stade à vie ou des obligations de se présenter à la police durant les matchs. Pourquoi de telles mesures ne sont-elles pas prises en Suisse?

Au niveau des bases légales, nous avons vraiment tout. Il suffirait de les appliquer. Des obligations de se présenter à un poste de police existent en Suisse. Les cantons peuvent déjà les ordonner à l’encontre de supporters interdits de stade [ndlr: ceux-ci sont environ 700]. C’est un outil qui reste, à mes yeux, sous-utilisé. Seul Zurich y a recours. Le fédéralisme représente un défi dans la lutte contre la violence dans le sport. Chaque canton demeure maître chez lui et travaille de manière différente. Mais avec la PCPS, nous avons réussi à créer une culture de la discussion. Avant, polices et clubs ne se parlaient pas et se bornaient à se rejeter la faute l’un sur l’autre.

Quels moyens avez-vous à la PCPS?

Nous avons par exemple mis en place des débriefings opérationnels. Tous les partenaires se retrouvent pour analyser ce qui n’a pas fonctionné, lors d’événements graves, comme en octobre 2018, lorsque trois policiers ont été blessés à coups de barre de fer à la sortie d’un match à Saint-Gall. Depuis le 16 décembre et le match Xamax-YB, nous effectuons également, en collaboration avec la section hooliganisme de la police fédérale, des visites sur le terrain pour vérifier la sécurité des installations et les moyens de coordination avec les forces de l’ordre. Nous rédigeons alors un rapport. Mais chaque canton reste souverain. A la PCPS, notre seule prérogative est celle d’émettre des recommandations.

Qu’en est-il de la sécurité des stades?

Les plus gros problèmes demeurent les déplacements. Les trains spéciaux de supporters sont devenus des zones de non-droit. Dans les stades, il faut le reconnaître, les clubs ont massivement investi, que ce soit en matière de vidéosurveillance ou de services de sécurité. En parallèle, la Swiss Football League a aussi développé le concept du good hosting. On a par exemple remplacé la fouille systématique aux entrées par des agents en tenue de maintien de l’ordre par des fouilles ciblées, plus discrètes, ce qui a permis de pacifier l’ambiance.

Quels sont les points chauds?

Zurich et ses deux équipes, GC et le FCZ. Leur rivalité est renforcée par les liens qu’entretiennent les fans avec les scènes de l’extrême droite pour le premier club et de l’extrême gauche pour le second. Nous constatons surtout un phénomène assez nouveau et inquiétant: des altercations éclatent dorénavant en dehors des jours de match. Elles visent particulièrement les patrouilles de police. En ville de Zurich, un groupe de travail a été formé pour tenter de lutter contre ce fléau. Plus généralement, l’ampleur de la violence envers la police et les chargés de sécurité des clubs a augmenté de façon significative.

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