L’équipe de Suisse de football a 90 minutes – 120 en cas de prolongation plus le temps de tirer quelques penalties au maximum – pour écrire l’histoire. Une victoire contre la Pologne, ce samedi à 15 heures à Saint-Etienne, et la Nati atteindrait les quarts de finale d’une grande compétition pour la première fois depuis la Coupe du monde 1954. Elle n’était loin du compte ni en 2006 (l’Ukraine avait gagné aux tirs au but) ni en 2014 (l’Argentine avait marqué au bout des prolongations). Mais lors de ces deux rencontres, l’équipe de Suisse avait échoué à faire trembler les filets et cela avait fini par causer sa perte. En 2016, son mutisme offensif constitue encore le principal motif d’inquiétude à son égard. Le seul.

Depuis le début du tournoi, elle n’a inscrit que deux buts en trois rencontres. Celui du défenseur central Fabian Schär pour battre l’Albanie; celui de l’ailier Admir Mehmedi pour prendre un point contre la Roumanie. Contre la France, rien ne sera marqué. Avec une qualification pour les huitièmes de finale sans défaite, l’équipe de Vladimir Petkovic a accompli sa mission. Plutôt bien: elle se montre solide, parvient à garder le ballon y compris contre des Bleus favoris du tournoi, et se crée même des occasions. «J’en ai recensé une quinzaine jusqu’ici, ce n’est pas si mal que ça», a lancé le sélectionneur Vladimir Petkovic vendredi à Saint-Etienne. Mais il y a cette ombre au tableau. Tous ces buts qu’elle n’a pas marqués.

«Faire de grandes choses»

On pense à Haris Seferovic et ses occasions vendangées. Xherdan Shaqiri et ses prestations effacées. Breel Embolo et sa jeunesse. Blerim Dzemaili et sa capacité à sentir les coups mais pas à les concrétiser. Admir Mehmedi et son inconstance. On pense à eux et on se demande qui, contre la Pologne, va la mettre au fond. Et comment faire pour en finir avec ces problèmes de finition.

«Depuis le début de l’Euro, il manque à l’équipe de Suisse un ou deux joueurs capables, sur une action, d’effacer deux adversaires et de marquer», constate Nestor Subiat, ancien attaquant de la Nati (15 sélections, 6 buts). Fatalité? «Non, bien sûr que non, car les joueurs qui peuvent le faire sont là. Il manque une petite dose de chance à Seferovic, un peu de confiance.» Shaqiri, pareil: il est dans une phase où rien ne lui réussit. Relance: «Dans cette situation, on perd vite confiance en ses propres qualités, l’équipe aussi et c’est un cercle vicieux. Pour en sortir, il faut se battre un peu plus et jouer simple. Se rappeler qu’on sait faire de grande chose.»

L’importance de la confiance. Avant son but contre la Roumanie, Admir Mehmedi était transparent. Après? Transfiguré, survolté, de tous les bons coups. «Ça a toujours été comme ça, avait-il expliqué le lendemain. Je suis dépendant à la confiance.» Il est loin d’être le seul. Meilleur buteur de l’histoire de la Nati avec 42 réussites en 84 parties, Alexander Frei expliquait dernièrement au Temps que le climat entretenu autour de lui en équipe nationale avait été la clé de sa réussite. «Un buteur ne marque jamais tout seul. S’il marque, c’est parce qu’il est accepté par les autres, parce que l’équipe croit en lui. Moi, cela m’a énormément aidé d’être tout le temps titulaire en équipe de Suisse, même les six mois où je ne jouais pas à Rennes. J’arrivais avec une énorme confiance en moi.»

«Je vais bien, merci»

A la fin de son histoire avec la Nati, l’ancien buteur du Borussia Dortmund a senti le vent tourner. «C’était la faute de certains médias: tout à coup, je n’avais plus le crédit pour avoir le droit de ne pas marquer pendant trois ou quatre matches.»

Titulaire lors des deux premiers matches et muet malgré beaucoup d’occasions, Haris Seferovic s’est retrouvé sur le banc contre la France. Le coup de grâce à un attaquant dans le doute? Peu loquace devant les journalistes quelques jours plus tard, il a assuré qu’il n’y avait aucun problème. «Je vais bien, merci. La situation n’est pas si difficile à vivre que tout le monde semble le croire. Et puis Breel Embolo a très bien joué contre la France.»

Très bien joué, mais pas marqué non plus. Et alors?, demande en substance Vladimir Petkovic. «Je l’ai déjà dit, ce ne sont pas seulement nos attaquants qui doivent marquer. Nous ne devrions pas nous mettre trop de pression à ce sujet.» Autre légende de l’équipe de Suisse, Stéphane Chapuisat (103 sélections, 21 buts) confirme. «Pour les attaquants, c’est de plus en plus dur de marquer. Avant, nous étions souvent deux pointes. Aujourd’hui, ils sont seuls. Ils conservent un rôle stratégique, mais il ne faut plus toujours les attendre à la conclusion. Ils peuvent aussi ouvrir des espaces pour que d’autres plongent.»

Trop prévisibles

Nestor Subiat dans la profondeur: «Les attaquants sont désormais trop habitués à jouer seul. Du coup, ils ne prennent pas les mouvements des autres en compte. La Suisse aligne trois joueurs à vocation offensive, sans compter Dzemaili, mais leurs approches sont terriblement prévisibles. Ils n’utilisent pas leurs partenaires pour troubler la défense adverse. Quand je jouais à Grasshopper avec Kubilay Türkyılmaz, on se comprenait, on se trouvait les yeux fermés.» Point de telle complicité aujourd’hui.

Mais l’équipe de Suisse est loin d’être seule avec ses pannes offensives. La Pologne n’a marqué que deux buts elle aussi, et Robert Lewandowski est resté muet jusqu’ici. Il est pourtant l’un des plus redoutables avant-centres du moment. «C’est un Euro comme ça, souffle Stéphane Chapuisat. Toutes les équipes sont bien organisées et, avec trois matches de poule pour se qualifier, elles n’ont pas pris de risque. Mais je pense que les rencontres risquent de devenir plus spectaculaires désormais.»

La marque des Colchoneros

Nestor Subiat – qui remarque le manque de folie offensive d’autant plus qu’il suit assidument la très ouverte Copa America en parallèle – n’en est pas sûr. «Je vois là la marque du succès récent de l’Atlético Madrid. Sans avoir une des meilleures équipes mais en jouant bien regroupé et en lançant des contres, Diego Simeone a mené les Colchoneros en finale de la Ligue des champions. Forcément, ça a donné des idées à toutes les petites équipes de l’Euro…»

Entre la Suisse et la Pologne, les observateurs ne s’attendent pas à un déluge de buts. Le vieux 0-0 des familles est le score le plus probable selon les bookmakers (avec le 1-1). Il faudrait alors passer par des prolongations puis peut-être par une séance de penalties. La Nati s’y est préparée durant la semaine. Mais l’épreuve n’est pas un bon souvenir pour la Nati: contre l’Ukraine en 2006, aucun des trois tireurs suisses n’avait fait mouche. Toujours cette même difficulté à faire trembler les filets. Nestor Subiat à la finition: «Vous savez, ce n’est pas pour rien que les attaquants sont les footballeurs les plus célèbres et les mieux payés. C’est parce que marquer un but, c’est ce qu’il y a de plus difficile à faire sur un terrain.»