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Cristiano Ronaldo après son but contre le Maroc. La célébration peut commencer.
© Victor Caivano/AP PHOTO

Tendance

Marquer, histoire d’une autocélébration

L’affaire de l’aigle a rappelé que le but offre une exposition planétaire aux buteurs, qui ont appris à l’exploiter au mieux pour diffuser un message ou promouvoir leur propre image

Puisque l’affaire est désormais jugée par la FIFA, on peut bien le dire: Granit Xhaka et Xherdan Shaqiri avaient prémédité leur célébration dite «de l’aigle». Leur geste était pensé et préparé. L’examen des images de la scène conforte l’idée que les deux Suisses (surtout Xhaka) savent très bien jusqu’où aller trop loin. La thèse de l’acte irréfléchi ne tient de toute façon pas un instant dans un sport où la célébration du but est devenue aussi attendue que le but lui-même et se travaille en amont comme les balles arrêtées. Si les buteurs ignorent parfois ce qu’ils vont faire au moment suprême, ils savent très précisément ce qu’ils feront après avoir marqué.

La manière de fêter un but est devenue pour le buteur (si la VAR lui en laisse l’occasion) un moyen d’apposer sa signature visuelle. Dans les divisions inférieures ou sur les plateaux des tournois juniors, on singe la pose de bodybuildeur de Cristiano Ronaldo, le tir à la carabine mimé d’Edinson Cavani, la posture impassible de Thierry Henry ou le pas de danse Fortnite d’Antoine Griezmann. Et il n’y aura pas à attendre longtemps avant que sous les préaux des écoles helvétiques, des enfants ne reproduisent l’aigle à deux têtes. Pas celui de l’Albanie, celui de Shaqiri.

Une mise en scène récente

Cette mise en scène d’une joie que l’on imagine spontanée et que l’on suppose incontrôlable est un phénomène relativement récent dans l’histoire du football. De 1930 à 1978, celui qui marque se précipite vers ses copains (qui ne sont souvent jamais très loin) et regagne le rond central sans chichi. Un peu comme aujourd’hui lorsque le but ne sert à rien parce que le match est perdu.

En 1970, Pelé brille surtout par des buts manqués. Les petits sauts nerveux de Gerd Müller en 1974 sont aussi peu spectaculaires que ses buts, presque tous marqués dans les cinq mètres. Les buteurs des années 70 courent souvent les bras tendus au-dessus des épaules, droits comme des i, dans une attitude peu confortable qui nous paraît aujourd’hui un peu ridicule.

Accès direct à l’attention planétaire

Et puis l’on commence à marquer de moins en moins. Le but devient plus rare, donc plus précieux. Le Mundial espagnol de 1982 est celui des grandes joies, extatique pour Roberto Falcao, enfantine pour Alain Giresse, orgasmique pour Marco Tardelli. En 1990 en Italie, apparaît Roger Milla, qui devient une star mondiale en se déhanchant devant un poteau de corner. Mais le vrai tournant, c’est 1994.

Aux Etats-Unis, pays du show et du sport-spectacle, deux célébrations marquent les esprits. Le Brésilien Bebeto fête son but contre les Pays-Bas en mimant le bercement de son nouveau-né. Mazinho et Romario le rejoignent et l’imitent: la chorégraphie est née. Contre la Grèce, Maradona marque son dernier but en équipe d’Argentine. Il se dirige vers une caméra et hurle sa rage et sa joie. Il est le premier buteur à sortir du stade, à s’adresser directement urbi et orbi. Celui qui marque sait désormais qu’il a un accès direct à l’attention de la planète.

Un moment à soi

Les célébrations vont alors se généraliser, et parfois entrer dans la mémoire collective. Il y a les drôles, les revanchardes (Adebayor contre Arsenal), les polémiques (Robbie Fowler snifant la ligne de touche, le salut fasciste de Paolo Di Canio), les codées (la chaise du dentiste de Paul Gascoigne), les énigmatiques (le penseur de Lilian Thuram). On apprend aussi à ne pas célébrer de manière ostensible, ce qui est aussi une manière de se distinguer, souvent pour démontrer sa loyauté (envers l’équipe adverse) ou un mal-être (en période de négociations salariales).

Avec la starification des attaquants et l’individualisation des carrières, la célébration du but va peu à peu glisser vers l’autocélébration du buteur. On ne court plus vers ses partenaires, on s’en éloigne, on les repousse du bras. Rien ni personne ne doit venir gâcher ce moment, «mon» moment. Chaque 360° de Cristiano Ronaldo près du poteau de corner (pour ne prendre que le cas le plus emblématique) assoit un peu plus la marque CR7.

Son plus digne héritier se nomme Kylian Mbappé. Le jeune attaquant de l’équipe de France a marqué contre le Pérou en poussant dans le but un tir dévié d’Olivier Giroud qui avait toutes les chances de finir au fond tout seul. Tandis que la plupart des joueurs félicitaient Giroud, Mbappé est parti seul vers le poteau de corner, c’est-à-dire près du public et des caméras, pour la pose qu’il est en train d’imposer comme sa signature: paumes croisées sous les aisselles. Le premier à l’y rejoindre fut Antoine Griezmann, à qui les médias français reprochent un culte exagéré de sa personne. Mais Griezmann mieux que personne a compris ce qui se jouait à cet instant: moins l’ouverture du score par l’équipe de France que le premier but en Coupe du monde du futur meilleur joueur de la planète.

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© JOHN MACDOUGALL