Football

Marseille s’embrase pour la promesse d’un nouvel OM

En sommeil depuis le départ fracassant de Marcelo Bielsa, la passion d’une ville pour son équipe est repartie avec l’arrivée d’une nouvelle équipe dirigeante. Reportage dans un stade Vélodrome à nouveau en fusion

Ils sont cinq parmi d’autres à poireauter dans cet amas compact d’une bonne centaine de personnes. Cinq copains qui font la queue devant quatre distributeurs automatiques, métro Joliette. Vingt minutes d’attente pour acheter un simple ticket; il y a de quoi s’énerver contre Marseille, contre la France (même si quelqu’un s’exclame: «Mais elle est suisse, cette machine!»), d’autant que l’heure tourne, mais tout le monde est calme et semble même endurer son pensum avec une pointe de plaisir masochiste. Cette queue dans le métro, à une heure d’un match du dimanche soir à Marseille, c’est la preuve qu’il se passe enfin quelque chose à l’OM. Et ce quelque chose, les cinq copains sont partis le matin à 11h de Montbéliard pour le voir et le vivre. Dans le Doubs, on ne s’abstient pas.

Nouvelle gestion

La vente de l’Olympique de Marseille le 17 octobre par la famille Louis-Dreyfus à l’homme d’affaires américain Frank McCourt est le signal que tous les amoureux du club le plus populaire de France attendaient depuis longtemps. Pour 45 millions d’euros, le nouveau propriétaire a mis fin à vingt ans (1996-2016) d’une gestion distante et dilettante qui a laissé le champ libre à tous les affairismes. L’OM devait être le Bayern du Sud (des stars, avec le soutien d’Adidas), puis le Borussia Dortmund du Midi (la fougue de la jeunesse et la ferveur du public). Il n’aura été finalement qu’un Hambourg de la Méditerranée: gros potentiel, énorme gâchis. En vingt ans, la Canebière a vu défiler 19 entraîneurs, 280 joueurs (dont tout de même Franck Ribéry, Didier Drogba, Hatem Ben Arfa), 65 millions d’euros détournés sur les transferts et un seul titre de champion de France (en 2010, avec Didier Deschamps).

Depuis le 17 octobre, il s’est passé ici plus de choses constructives en dix jours qu’en dix ans. Le 18 octobre, Frank McCourt a confirmé l’atypique Jacques-Henri Eyraud, professeur à Sciences Po, ancien champion de taekwondo, fan de rap et de baseball, au poste de président du club. Le 20 octobre, Eyraud a nommé l’entraîneur Rudy Garcia, en remplacement de Franck Passi. Le 22 octobre, l’OM survivait au Clasico en s’arc-boutant devant son but pour ramener de Paris un 0-0 salué Porte d’Aix comme une victoire. Enfin, le 27 octobre, l’ancien gardien et «secretario tecnico» du FC Barcelone Andoni Zubizarreta est devenu le nouveau directeur sportif du club. Du bon, du lourd, du sérieux. L’OM nouveau est-il vraiment en marche?

Afflux de masse

Ses supporters ne demandent qu’à le croire. Alors ils sont des centaines, des milliers, venus du Doubs et de toute la France pour assister au premier match à domicile. Il y a toutes les races, toutes les couches sociales, toutes les générations. Les gamins de la Castellane, le père avec son fils, le jeune homme en survêtement satiné et sa copine aux ongles ciel et blanc. Cette ville a ce club dans la peau. Mais ces dernières années, l’OM lui filait de l’urticaire.

Après le départ surprise de Marcelo Bielsa le 8 août 2015, l’engouement créé par le jeu spectaculaire prôné par le gourou argentin a été suivi d’une sévère déprime. Les résultats ont chuté, la fréquentation du stade avec. L’OM avait perdu 50% de son public et à lui seul fait chuter la fréquentation moyenne des stades de Ligue 1 de 9%. En début de saison, seuls 17 000 des 33 000 abonnés ont repris leur carte. La moyenne de spectateurs est tombée à 29 500 personnes, contre 52 000 sous Bielsa. «Mais certains matchs, il n’y avait que 15 000 présents, soutient un habitué. Les abonnés ne venaient même plus. Beaucoup offraient leur place: «Tiens, tu veux aller voir l’Ohème?» Et même gratuit, les gens disaient non. Il n’y avait plus d’envie.»

Brouhaha au Vélodrome

Et ce dimanche, pour la venue de Bordeaux, d’un coup, juste sur l’envie retrouvée: + 30 000 personnes et la meilleure affluence de la saison en France (57 000 spectateurs). C’est ça l’OM: un feu qui couve, toujours prêt à s’embraser. Plein, le Vélodrome est l’un des stades les plus impressionnants d’Europe. Extérieurement, sa corolle bleutée qui s’élève dans la nuit est une merveille. A l’intérieur, les ondulations du toit et la structure métallique qui le supporte créent un vacarme infernal. Côté sud, les Winners ont opté pour le bomber orange et les Ultras pour les drapeaux ciel et blanc. En face, Dodgers et Yankees sont torse nu malgré l’heure d’hiver. C’est très chaud, pas synchro, souvent déconnecté du match. L’ambiance du «Vél» est un immense brouhaha, un peu à l’image de ce qu’était le club.

Sur le terrain, le spectacle est nettement moins affriolant. Rudy Garcia importe à l’OM le 4-3-3 à la base de ses succès avec Lille et l’AS Roma. Mais la qualité technique n’est pas celle de l’OGC Nice de Lucien Favre, leader du championnat. Bien organisé, Bordeaux s’en sort sans grande difficulté. Pour la troisième fois après OM-Lyon et PSG-OM, Frank McCourt assiste à un 0-0. Le propriétaire repart sitôt la fin du match et glissera en fin de soirée un communiqué pour remercier le public «de nous avoir rejoint dans le projet OM Champion». Avant le match, le président Jacques-Henri Eyraud avait habilement flatté le chaland dans La Provence. «Les meilleurs supporters, c’est à l’OM qu’on les trouve!»

La passion pour richesse

Les deux hommes savent bien que la passion est l’une des seules richesses du club, désormais dixième du championnat. Le stade Vélodrome est superbe mais sa capacité en accueil VIP (75 loges, contre 105 à Lyon), son coût (il est loué à la Ville) ainsi que le potentiel économique limité de la région (sièges business à partir de 105 euros) oblige la nouvelle direction à ne pas sacrifier – comme c’est de plus en plus le cas – la quantité à la qualité (ces «10% de spectateurs qui amènent 90% des recettes», selon la formule d’Ion Tiriac).

Tout ce qui était vendable dans l’effectif a été vendu (Dimitri Payet, André Ayew, Michi Batshuayi et Steve Mandanda en Premier League, Gianneli Imbula à Porto, André-Pierre Gignac au Mexique, Mario Lemina à la Juventus). Ce printemps, Bilal Boutobba, plus jeune joueur à avoir débuté en Ligue 1 avec l’OM (16 ans et 3 mois), a refusé de signer son premier contrat professionnel. «Ici, il n’y a pas de projet. Si je reste à l’OM, je me perds». Ce grand espoir du football français est aujourd’hui au FC Séville, devenu la référence européenne en matière de valorisation de carrière.

«En construction»

Restent Lassana Diarra, qui n’a pas pu partir, et Florian Thauvin, qui a dû revenir. Avec Bafétimbi Gomis, l’avant-centre, ils tiennent à bout de bras un effectif qu’Andoni Zubizarreta est chargé d’enrichir en faisant jouer ses réseaux. Le Basque n’était d’ailleurs pas à Marseille dimanche mais en Espagne. Ceux qui étaient au Vélodrome ont préféré parler de l’ambiance que du match. «C’est la première fois que je vois ça», avouait Gomis, arrivé cet été. «C’était grandiose, juste magique, s’enflammait Rudy Garcia. Dommage que l’on n’ait pas pu leur offrir la victoire mais il faut être positif, nous sommes en construction.» «Le Vélodrome plein comme ça, avec cette ambiance, la Ligue 1 en a besoin», admettait l’entraîneur bordelais Jocelyn Gourvennec.

«On sent un regain», commentait sobrement le défenseur Rod Fanni, capitaine d’un soir. Fanni, regain; deux mots qui évoquent Pagnol et Giono. Le premier a mis en scène le roman du second. L’histoire d’un lieu de Provence frappé par la désertification et qui renaît grâce à la passion. L’histoire de l’OM.

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