Le visage de Jérémy Desplanches n’est même pas marqué par les sept heures d’efforts – 1h de musculation et 2h30 de nage, le tout deux fois par jour – produits sous un soleil de plomb en ce lundi de mai. Voilà sept mois que le Genevois de 27 ans a déménagé de Nice à Martigues, quitté le groupe du coach Fabrice Pellerin pour celui de Philippe Lucas, et augmenté son volume d’entraînement de… 40%. «Je commence à m’y faire. Je retrouve mon niveau, je retrouve ma puissance, je reprends plaisir», lâche le spécialiste du 200 mètres quatre nages, en pleine reconstruction, entre doutes et espoir.

En août 2021, il décroche le bronze des Jeux olympiques de Tokyo 2020+1. L’accomplissement ne dissipe pas le besoin d’un nouveau départ. Jérémy Desplanches sort d’une année difficile. «Je savais avant les Jeux que j’allais changer de groupe d’entraînement, mais j’avais besoin d’aller au bout du projet mené avec Fabrice», glisse-t-il.

Après sa médaille: «Tous mes sacrifices en valaient la peine»

«J’avais les JO en tête. Ma grande force, ça n’a jamais été la technique, ni mon aisance dans l’eau, ni mon physique. C’est mon mental. J’ai su me créer une bulle de protection dans laquelle même Charlotte [Bonnet, sa compagne] ne pouvait pas rentrer», explique le double médaillé européen (or en 2018, argent en 2021).

«Au départ, c’est une bulle de savon qui éclate à la moindre mésaventure», image celui qui était aussi devenu vice-champion du monde en 2019 sur sa discipline fétiche. «Le savon se transforme ensuite en caoutchouc, rendant la bulle plus difficile à percer. Aux JO, j’étais prêt à encaisser n’importe quel contretemps, j’aurais même pu rater mon avion. Je me savais prêt.»

«Arrivé en mode beau gosse»

Il savait aussi qu’il avait besoin de changement. Et sa force mentale ne lui fut pas de trop à son arrivée à Martigues, où le mythique coach Philippe Lucas a élu domicile l’automne dernier avec son groupe d’entraînement. «Je suis arrivé en mode beau gosse: mon palmarès n’est pas si mal quand même. Mais au bout d’une semaine, j’ai dit à Philippe que j’étais mort, que j’avais besoin d’un programme plus facile», sourit-il.

«J’étais choqué. Je suis passé de 1h40 de nage par séance au maximum à 2h30 en moyenne. Les trois premiers mois, j’étais tout le temps dans le dur», explique le Genevois. Qui n’avait pas souvent le sourire dans le bassin extérieur de la piscine Avatica, située au bord de l’étang de Berre et inaugurée à la hâte fin 2021.

«Les deux-trois premières semaines, j’avais même des fringales pendant l’entraînement. Il m’arrivait d’y penser pendant une demi-heure. J’aurais mangé une branche d’épinard si on m’en avait donné une», se marre-t-il. A-t-il parfois douté d’avoir fait le bon choix? «Je doute encore. Surtout parce que je n’ai pour l’instant pas montré ce dont je suis capable», réplique-t-il.

Sacrifice

Mais il se rappelle bien ce qui l’a amené ici. «Je devais changer quelque chose pour nager plus vite, martèle-t-il. Il ne fallait pas tout remettre en question, mais chercher à améliorer des détails. Je dois surtout travailler les parties non nagées, comme la coulée, ainsi que mon endurance. Je dois être capable de mieux finir mes courses: j’avais terminé à plus d’une seconde du champion olympique.»

«Une seconde, c’est beaucoup, et cela justifie les 40% de kilomètres que je nage en plus», enchaîne Jérémy Desplanches, pour qui les Mondiaux de Budapest (18-25 juin) tomberont peut-être un peu trop tôt. «C’est un gros point d’interrogation. J’aimerais tellement déjà être à mon meilleur niveau. Ça me ferait mal au cœur de ne pas performer en 2022», soupire-t-il.

«Mais c’est un sacrifice que je dois faire, car j’ai Paris 2024 en ligne de mire. J’espère ne pas démériter en 2022, pour mon moral et pour me conforter dans ma décision. Ça va être difficile à gérer, car j’adore ces grands rendez-vous, et j’y réponds presque toujours présent», explique le Genevois, qui a également des Championnats d’Europe – en août à Rome – à son menu cette année.

«Il était déjà poncé, huilé»

Philippe Lucas, pour sa part, vante les qualités de son nouveau protégé suisse. «Le travail fourni à Nice est exceptionnel, lâche ainsi Philippe Lucas. J’essaie de mettre ma patte, mais Jérémy était déjà poncé, huilé. Il doit garder ses qualités propres. Il doit pouvoir conserver les mêmes temps de passage qu’aux JO, tout en finissant plus fort. Ça ne sera pas facile, mais j’y crois.»

«On voit qu’il y a un certain foncier. Maintenant, il faut mettre cela en pratique avec des allures élevées de course, souligne l’ancien mentor de Laure Manaudou. Jérémy a déjà gagné en endurance et en résistance, c’est certain. Et ses coulées sont plus efficaces qu’auparavant.»

Philippe Lucas semble en tout cas persuadé que son athlète sera capable de briller dès cette saison. «Quand vous êtes un sportif de haut niveau, vous voulez toujours être performant, rappelle-t-il. Jérémy nage plus, et avec plus d’intensité que l’an dernier. Il a besoin d’un peu de temps pour digérer. Mais il ne doit pas se cacher derrière ces difficultés.»

L’objectif ultime n’est-il pas de voir Jérémy Desplanches monter sur le podium aux JO de Paris? «L’objectif est qu’il nage ses meilleurs temps. S’il y parvient, il sera pas mal…»