En acceptant de reprendre les rênes de l'équipe suisse masculine de ski alpin, Martin Rufener s'est attaqué à un gros morceau. Mais la tâche, aussi ardue soit-elle, n'effraie pas ce Bernois de 45 ans qui, avec ce poste, renoue avec le cirque blanc après plus de dix ans d'absence. Il avait flirté avec le succès et décroché plusieurs médailles dans les années 80 à la tête de l'équipe féminine américaine, avant de s'occuper des Canadiens. Travailleur appliqué, reconnu pour ses qualités organisationnelles et humaines, ce chef d'exploitation d'une compagnie d'hélicoptères aborde les difficultés que traverse le ski suisse avec un regard neuf et critique. Il nous a reçus pour exposer sa philosophie.

Le Temps: Comment définissez-vous votre rôle?

Martin Rufener: Mon travail consiste à organiser, planifier, et faire en sorte que l'on garde tout au long de la saison le cap fixé au printemps. Pendant les entraînements, je ne suis pas censé être sur le terrain tous les jours, mais j'ai besoin d'être en contact régulier avec les athlètes et les coachs pour ressentir ce qui se passe.

– Partagez-vous l'idée qu'il faille travailler en plus petits groupes pour favoriser une relation plus étroite entre le skieur et son entraîneur, comme le font de nombreuses nations?

– C'était mon idée principale. Je voulais aller dans la direction d'un entraînement plus ciblé et plus individuel. Mais pour cela, j'avais besoin d'argent. Je me suis battu pour en obtenir pendant plusieurs semaines. Il faut régler les problèmes techniques assez vite car, au moment où la compétition reprend, avec la pression, il est facile de renouer avec ses mauvaises habitudes. Une saison de Coupe du monde est un travail sans relâche qui nécessite suffisamment de personnel d'encadrement. Mais il ne faut pas non plus tomber dans l'extrême. L'athlète doit aussi beaucoup donner, et pas seulement recevoir. Ce n'est pas bon quand les skieurs deviennent trop individualistes. Ces deux dernières années, on les a trop poussés vers le haut et ils avaient du mal à travailler ensemble. Ce n'est pas facile pour un coach de préparer des stars. Mais maintenant, nous ne sommes plus les meilleurs et sommes redescendus de notre nuage. Il faut trouver le bon équilibre entre travail collectif et individuel pour regagner le sommet.

– Vous pensez qu'il y a un écart entre l'attitude des skieurs et leur niveau?

– Quelques athlètes et entraîneurs se sont trop éloignés de la réalité. Certains ne sont pas loin du sommet. Ils ont prouvé à la fin de la saison dernière qu'ils avaient les qualités pour rivaliser avec les meilleurs. Mais du top 10 au podium, il y a un grand pas. Nous avons encore du pain sur la planche pour gagner à nouveau des courses.

– Vous dites qu'il y a des talents…

– Effectivement. Il y a des talents en deuxième rideau, en Coupe d'Europe, et la manière dont nous les amènerons au sommet sera déterminante. Même si nous manquons encore de skieurs au meilleur niveau, il faut savoir être patient et ne pas pousser ceux d'en dessous trop prématurément. Nous en avons parlé lors des entraînements d'été. Nous avons été clairs sur le fait qu'il ne faut pas brûler les étapes. Pour que le jour où ils atteignent le niveau Coupe du monde, ils soient suffisamment forts et préparés. Toujours dans une logique de relève, nous avons beaucoup discuté avec Didier Bonvin et Marie-Thérèse Nadig. Nous sommes convenus que seuls les meilleurs seront retenus et qu'on leur proposera un coaching individuel plus tôt que par le passé. Nous travaillons sur d'autres projets comme l'ouverture d'autres centres d'entraînement à l'image de celui de Pirmin Zurbriggen à Brigue. Mais on se heurte à des problèmes de scolarité dus aux barrières cantonales. Les mentalités sont difficiles à changer.

– Pourquoi la Suisse, qui a brillé pendant de nombreuses années, a-t-elle autant de mal désormais?

– Le ski n'est plus forcément le sport national, comme c'est encore le cas en Autriche. D'autres sports ont pris de l'importance comme le tennis, le snowboard, etc. En Autriche, où l'industrie du ski pèse lourd, le soutien financier du gouvernement est plus important. L'envie chez les enfants de devenir professionnels y est beaucoup plus forte. En Suisse, les jeunes baissent les bras trop vite. Si on prend les statistiques des 12-14 ans, les résultats sont bons, mais nombreux sont ceux qui arrêtent au moment du passage de cadets à juniors. A cela s'ajoute le fait qu'en Suisse il est difficile de vivre du ski, car ce sport n'est pas considéré comme une véritable profession. Il faut travailler à côté pour gagner sa vie et ce n'est pas évident. Quoi qu'il en soit, c'est la réalité et il faut trouver des solutions pour la contourner.

– Quelles sont, selon vous, les leçons à tirer de la saison dernière?

– Il y a eu un trop long entraînement intensif sur neige. L'équipe est allée aux Etats-Unis très tôt, si bien qu'elle était surentraînée au moment de l'ouverture de la saison. Les premières courses se sont mal passées et les coureurs ont été montrés du doigt. Alors ils ont commencé à mettre en cause les combinaisons, la qualité de l'entraînement etc. Mais leurs contre-performances étaient dues à une overdose d'entraînement en très haute altitude qui a surchargé les muscles et ne leur a pas laissé suffisamment de temps de récupération et de préparation mentale.

– Comment pallier le manque de confiance qui s'est inévitablement installé?

– Le fait que l'encadrement a été renouvelé aide à aller de l'avant et à ne pas ressasser tout ça. Petit à petit, l'harmonie au sein du groupe revient. Grâce au coaching individuel, les gars sentent qu'ils progressent et reprennent confiance en eux. De même qu'il faut renforcer progressivement la musculature, il faut aussi préparer la tête pour que le jour où le coureur se trouve seul dans la porte de départ, il soit convaincu qu'il est le meilleur.

– Ne pensez-vous pas que la tâche est insurmontable?

– Plus j'avance dans ce travail, plus je me rends compte de l'ampleur de la tâche et des réformes à entreprendre. Mais je sais que c'est possible, sinon je n'aurais jamais accepté ce poste.