Livre

«Martina Hingis avait raison contre la Raison»

Un roman, «Le Caprice Hingis», revisite vingt ans après la finale dames de Roland-Garros en 1999. Battue par Steffi Graf, Martina Hingis y tourne une page de l’histoire du tennis

Journaliste et programmateur de l’émission de sport/culture L’Œil du tigre sur France Inter, Arnaud Jamin publie aux éditions Salto un court premier roman, Le Caprice Hingis, qui revisite, en trois chapitres comme autant de sets, la finale du simple dames des Internationaux de France 1999, remportée par Steffi Graf devant Martina Hingis (4-6 7-5 6-2). Le match est resté dans les mémoires pour le lent sabordage de la Saint-Galloise, alors numéro deux mondiale, qui perd le fil de la rencontre en contestant un point, puis en se mettant le public à dos. Hingis terminera par un service à la cuillère, refusera d’assister à la cérémonie protocolaire, reviendra en pleurs dans les bras de sa mère et sous les huées d’un public qui avait pris fait et cause pour son adversaire. Elle ne s’en remettra jamais totalement, Arnaud Jamin non plus.

Notre compte-rendu en 1999: Larmes de joie et de détresse à Roland-Garros

Le Temps: Pourquoi un livre sur ce match?

Arnaud Jamin: Je voulais prendre la défense de Martina Hingis, que cette finale a figée dans la mémoire collective comme une boudeuse, une capricieuse, une mauvaise perdante. A tort, parce que ce jour-là, il y a quand même objectivement un problème avec l’arbitrage. Vingt ans après, c’est peut-être trop tard mais je voulais lui rendre justice. Et rendre hommage à un style qui a disparu. Après Hingis sont venues les soeurs Williams, et avec elles un rapport de force s’est installé. La violence, la détermination, payent désormais, dans le tennis comme dans la société.

Si c’était pour la rime, «L’Injustice Hingis» fonctionnait aussi. Pourquoi «Le Caprice Hingis»?

Il faut l’entendre au sens du XVIIIe siècle. En peinture, un caprice désigne un paysage en ruine dans un tableau. Martina Hingis a le visage précieux des portraits d’Antoine Watteau. Il y a aussi le caprice de l’enfant qui veut imposer son royaume. Cette finale, c’est l’opposition d’une adulte, Steffi Graf, 30 ans, contre une enfant, Martina Hingis, qui n’a que 18 ans en 1999.

Le crime survient à 6-4 2-0 pour Hingis, 0-0 sur le service de Graf. La balle de Hingis flotte dans l’air et rebondit dans le terrain, mais elle semble alors disparaître de la surface de la terre

Arnaud Jamin

Le livre démarre assez doucement, comme si vous aviez commencé à écrire avant de savoir ce que vous alliez découvrir dans ce match.

C’est exactement ça. J’avais, à l’époque, vu le match en direct. L’idée d’écrire dessus est née de mon souvenir. Je n’ai pas voulu revoir le match avant de me lancer. Je regardais, je m’arrêtais, j’écrivais, je continuais.

Ce qui a le mérite de bien mettre en évidence la mécanique du match. Il y a une construction lente et implacable, comme dans un crime…

Et le crime survient à 6-4 2-0 pour Hingis, 0-0 sur le service de Graf. La balle de Hingis flotte dans l’air et rebondit dans le terrain – je suis très clair là-dessus: la balle était bonne – mais elle semble alors disparaître de la surface de la terre, comme si elle était tombée dans un trou noir. La juge de ligne et l’arbitre ne retrouvent pas la trace, donc l’arbitre confirme la première annonce: «faute». L’attitude de Graf, qui regarde ailleurs, est problématique, mais Hingis commet une erreur fatale en passant de l’autre côté du filet, ce qui est strictement interdit. Elle a raison contre la Raison.

Vous faites quasiment de l’Allemande un personnage secondaire. Cette finale, à vous lire, c’est surtout un match opposant Hingis au public.

Steffi Graf est bien entendu une immense championne, mais ma lecture du match s’attarde sur la défaite de celle qui devait gagner. Et Hingis le dit très bien quelques jours plus tard dans une interview: «Je devais me battre contre les juges de ligne, contre l’arbitre et contre le public.» Il faut se souvenir que quelques mois plus tôt à Melbourne, elle avait qualifié Amélie Mauresmo de «demi-homme». Aujourd’hui, ça ne passerait plus mais déjà, à l’époque, le public français voulait le lui faire payer.

En 1999, beaucoup pensaient que Martina Hingis reviendrait, même bien plus tard, et gagnerait Roland-Garros avec les faveurs du public parisien, qui est aussi partisan que versatile…

D’ailleurs, dans les discours d’après-match, Steffi Graf lui passe la main sur l’épaule et lui dit qu’elle est jeune, qu’elle a le temps et qu’elle reviendra. Mais ça ne s’est jamais produit. Martina Hingis n’a jamais gagné Roland-Garros. Sa vie change à ce moment-là, comme la vie de Graf change à ce moment-là. Elle se rapproche d’Andre Agassi, qui gagne le tournoi masculin la même année, et avec qui elle vit depuis vingt ans. Sa carrière est accomplie, elle se range. Hingis restera inassouvie, volage, dans son tennis comme dans ses relations avec les hommes. Il lui manque le caractère révolutionnaire d’un McEnroe pour se faire aimer du public. Elle reste libre, elle n’est pas récupérable.

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