Interview

Martina Hingis: «J’ai tiré le maximum de mes moyens physiques»

En 1997, Martina Hingis entamait à Melbourne sa meilleure saison. Une année quasi parfaite, qu’elle ne put plus jamais rééditer. Vingt ans après, elle se souvient

En 1997, Martina Hingis avait dix-sept et, comme dans la chanson de Sinatra, ce fut une très bonne année pour elle. La meilleure de toute sa carrière: victoire à l’Open d’Australie, finale à Roland-Garros, victoire à Wimbledon, victoire à l’US Open. Une série de 37 victoires consécutives et deux records de précocité: plus jeune vainqueur d’un tournoi du Grand Chelem, plus jeune numéro 1 mondiale.

Mais cette année-là, les sœurs Williams débarquèrent à Wimbledon. La face du tennis allait en être changée. L’année quasi parfaite de Martina Hingis fut d’autant plus belle qu’elle restera unique. Celle qui devait régner comme Roger Federer connaîtra bien vite des blessures, des larmes, des éclipses, quelques scandales.

Vingt ans après, inscrite en double dames avec l’Américaine Coco Vandeweghe, elle semble ne concevoir de son passé ni aigreur ni nostalgie. Martina Hingis joue, elle s’amuse, elle voyage et cela semble suffire à son bonheur. Elle parle aussi. Beaucoup, vite et, lorsqu’elle s’exprime en français, ô surprise, un délicieux accent slave.

Le Temps: 1997, cela vous semble très loin?

Martina Hingis: Parfois oui, parfois non. J’ai fait beaucoup de choses depuis: j’ai été blessée, j’ai arrêté trois ans, je suis revenue en simple, j’ai arrêté six ans, j’ai fait du coaching, je suis revenue en double. Alors 1997, je ne m’en souviens pas très bien.

– Vous souvenez-vous de la Martina Hingis de cette année-là?

– Oui, je la vois en photo ici dans les couloirs. (rires) Elle avait de grosses joues! C’est étonnant parce que je pèse pratiquement le même poids aujourd’hui qu’à seize ans. Mais le corps change, il s’affine avec l’âge. En 1997, c’était un autre tennis. Vous aviez plus de temps pour réfléchir à une stratégie avant de frapper la balle; aujourd’hui vous frappez d’abord et ensuite vous regardez où la balle tombe. Le jeu est plus difficile. Vous devez être plus précise, ça va plus vite, la volée est devenue une arme importance, ce qui explique que beaucoup de joueuses se sont mises au double.

– Le physique mis à part, vous jouez mieux maintenant?

– J’ai plus d’expérience, c’est sûr. Mais je gagnais déjà mes matchs en jouant intelligemment. Ça n’a pas changé et ça me maintient au niveau. Depuis les juniors jusqu’à aujourd’hui, cela a toujours été mon point fort: j’analyse, je joue juste, je m’adapte à ma partenaire et à l’adversaire, je trouve toujours une solution. Il le faut parce que je n’ai pas la puissance.

– En 1997, étiez-vous déjà moins puissante que vos adversaires?

– Il y avait déjà Lindsay Davenport, Jennifer Capriati, Monica Seles. Venus Williams est arrivée en 1994. En 1995, à quinze ans, elle jouait déjà trois sets contre Arantxa Sanchez à Oakland, je me souviens de ça.

– Vous souvenez-vous de votre réaction à l’époque? Vous êtes-vous dit qu’une nouvelle ère arrivait?

– Martina Navratilova avait déjà amené le tennis féminin à un autre niveau athlétique. C’était une sportive accomplie, très bonne basketteuse, skieuse. Steffi Graf était aussi une joueuse complète, très bonne technicienne et tacticienne mais aussi très au point physiquement. Moi, je n’avais pas l’apparence d’une athlète mais je faisais aussi beaucoup de chose très différente pour améliorer mon physique: du football, de l’équitation, du roller inline. Il m’est arrivé de m’entraîner avec l’équipe féminine de LNA de basket de Regensdorf. J’étais évidemment plus petite mais je comprenais le jeu et je pouvais l’orienter comme je le fais au tennis.

– Vous êtes-vous sentie déclassée par les sœurs Williams?

– Sur le moment non. Mais c’était quand même dur de lutter face à des adversaires qui pouvaient à chaque fois s’en sortir avec un ace. Moi, je n’avais aucun point gratuitement, je devais aller les chercher tous. Et en face, c’était balle de break, ace, balle de break, ace. Avec Venus, comme avec Lindsay, qui étaient mes plus dangereuses rivales au début, ça allait encore, j’avais ma chance. Mais contre Serena, c’était vraiment dur. Son service est très difficile à déchiffrer et elle peut viser les quatre angles. Mais si je parvenais à développer un échange, je gagnais le point, alors j’y croyais.

– Quels sont vos rapports aujourd’hui avec elles?

– Avec Venus, ça va. Avec Serena, on se salue. Je ne suis plus une menace pour elle.

– C’était un jeu, pour vous, le tennis à l’époque? En 1997, vous aviez disputé un quart de finale du double mixte 75 minutes après avoir remporté le simple dames.

– Oui, je m’amusais, mais je crois que les joueurs actuels aussi s’amusent. Bien sûr, il faut se préparer physiquement, c’est la base, et l’entraînement n’est pas toujours un moment agréable, mais l’étape suivante, si l’on veut être un vrai joueur de tennis, c’est d’avoir l’ouverture d’esprit nécessaire sur le court pour prendre cela comme un jeu, réfléchir, trouver des solutions. Moi, je n’aimais pas beaucoup m’entraîner alors ma mère me faisait participer au plus de matchs possibles, en double, en double mixte. En 1998, j’ai réussi le Grand Chelem en double: trois titres avec Jana Novotna, un avec Mirjana Lucic. Je crois que c’est très bon parce que vous travaillez vraiment les situations de match.

– Etes-vous nostalgique de cette époque?

– Bien sûr, cela me fait quelque chose de me voir ici en grand sur les murs avec l’inscription «three times champion». J’en suis fière.

– On pensait que cela allait durer toujours comme Roger Federer et finalement, vous n’avez plus jamais eu une année comme 1997.

– J’ai quand même eu de très bons résultats plusieurs saisons. A Melbourne, je gagne trois fois et fais trois finales. J’ai aussi bien joué sur d’autres surfaces. J’étais en finale à Roland-Garros en 1999 [défaite face à Steffi Graf]. Aujourd’hui, avec le recul, je me dis que je referais certaines choses différemment. J’aurais pu avoir deux ou trois Grand Chelem de plus, ne pas perdre contre Iva Majoli à Paris [Roland-Garros 1997], gagner ici contre Jennifer Capriati alors que j’avais quatre balles de match [Open d’Australie 2002, sa dernière finale de Grand Chelem].

Mais il y a aussi eu des matchs que j’aurais dû perdre et que j’ai gagnés. Au final, j’ai quand même réussi une grande carrière. Je crois que j’ai fait le maximum avec mes capacités physiques. J’ai été quatre ans numéro 1 mondiale, 209 semaines. Après moi, personne de mon gabarit n’a plus jamais fait ça.

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