Mascherano-Messi, le «Masche» et la plume

Football Moins connu que son compatriote, l’Argentin Javier Mascherano est l’âme du nouveau Barça. Une vocation

Il n’est pas grand (1 m 74), pas spécialement rapide, ne dribble jamais, marque rarement. Il n’a pas de tatouage et sa calvitie précoce ne lui permet guère d’audace capillaire. Il sera titulaire ce soir au cœur de la défense du Barça. Si ce n’est pas le cas, cela voudra dire que Luis Enrique estime la qualification pour les demi-finales de la Ligue des champions déjà acquise. En Catalogne, «el jefecito» (le petit chef) Javier Mascherano est devenu le patron. Plus que son compatriote Leo Messi, il s’est imposé comme le véritable successeur d’un Carles Puyol à la retraite et d’un Xavi en pente douce. Le 14 février dernier, le journal catalan Mundo Deportivo titrait: «Mascherano est déjà le chef du Barça.» Chef de l’orchestre blaugrana dont Messi n’est que génial soliste.

Entre les deux Argentins, les rôles sont désormais bien définis, en club comme en équipe nationale. Une image résume tout. Elle a été prise avant la prolongation de la finale de la Coupe du monde 2014. On y voit l’équipe d’Argentine en cercle. Messi est à quelques mètres, ailleurs, dans son monde. Mascherano est au centre du cercle. Il parle, il conseille, il motive. Pas d’embrouille entre les deux meneurs. Six mois plus tôt, lorsque le sélectionneur argentin Alejandro Sabella est venu demander à Messi d’incarner le projet «Coupe du monde» et d’enfiler le brassard de capitaine, le divin enfant a accepté à la condition que son lieutenant garde les clés du vestiaire.

Au Mondial brésilien, «Masche» fut héroïque. En demi-finale contre les Pays-Bas, il s’arrache au propre comme au figuré pour venir tacler Robben dans les arrêts de jeu. «Pardon d’être grossier mais sur l’action, je me suis ouvert l’anus», avouera-t-il après la rencontre, accédant instantanément au statut d’icône. En Argentine, où ne pas avoir de personnalité inquiète davantage les parents que de ne pas avoir de diplôme, la sélection nationale a toujours été confiée à des joueurs de caractère. Daniel Passarella, Diego Maradona, Oscar Ruggeri, Diego Simeone étaient des tronches, des «cabezon». Javier Mascherano incarne comme eux cette figure si typiquement sud-américaine du «caudillo», même si le terme peut hérisser en Catalogne.

Renfrogné, timide, pas toujours franc, Messi a longtemps souffert de la comparaison et de son voisinage avec Mascherano. L’un, le sacrifice avec un numéro 14 dans le dos, n’était pas le dernier, ni le moins virulent, à houspiller le dilettantisme de l’autre. Peu habitué à se faire bousculer, le génial traîne-savates se renfrogna encore plus. Les deux hommes eurent l’intelligence d’aller au-delà de leurs a priori respectifs. Le passage de Tata Martino au Barça, s’il fut un échec sportif, aura permis de les réconcilier.

Un accordeur de piano

En rugby, on dit que, pour faire une équipe, il faut des gars qui portent le piano et des gars qui en jouent. «Masche», lui, est un accordeur. Rafael Benitez, qui l’entraîna à Liverpool, avait trouvé une formule pour mieux le dire: «Avec lui dans l’équipe, je ne gagnerai pas de match; mais j’ai moins de chances d’en perdre.» «Il se dépouille toujours pour l’équipe, souligne Reynald Denoueix, ancien entraîneur du FC Nantes et de la Real Sociedad à L’Equipe. Pour jouer court ou long, pour couvrir, pour anticiper ou pour deviner les intentions des adversaires, pour se mettre au service des autres et pour faire jouer les autres, il est exceptionnellement fort.» Un Patrick Müller avec la grinta de Sébastien Fournier.

Le genre de joueur que les entraîneurs adorent. Avant de quitter le Barça, Pep Guardiola promettait: «C’est un joueur que je ne céderais pour rien au monde. Je ne le vendrai jamais.» En 2008, Diego Maradona (bon, OK, pas une référence comme entraîneur), à peine nommé sélectionneur, annonçait la couleur: «Comment je fais mon équipe? Mascherano et dix de plus.» La palme de la confiance revient à Marcelo Bielsa. En juillet 2003, il convoqua Javier Mascherano en équipe d’Argentine alors que le pibe (19 ans) n’avait jamais joué en professionnel. Tout «loco» qu’il est, Bielsa n’avait pas oublié ce jeune convoqué comme sparring-partner lors d’une opposition et qui avait rendu fou la star du moment Pablo Aimar. Quinze jours plus tard, Mascherano débutait en professionnel. Neuf mois plus tard, il était désigné meilleur joueur du championnat.

Avant d’être accolée à Messi, la carrière de Javier Mascherano épousa longtemps celle de Carlos Tevez. Les deux contemporains (ils sont nés en 1984) sont rivaux, Tevez à Boca Juniors, Mascherano à River Plate, lorsqu’ils signent en 2004 un contrat avec la société d’investissement Media Sports Investments (MSI). Premier cas connu de tierce propriété (les fameux TPO), ils sont placés au Brésil aux Corinthians de Sao Paulo, qu’ils conduisent au titre national, puis en Angleterre à West Ham, qu’ils sauvent miraculeusement de la relégation.

Il paie pour signer au Barça

Trop grand pour les petites magouilles, le duo se sépare en 2007: Tevez signe à Manchester United, Mascherano pas très loin, à Liverpool où, rapidement, il fait de l’ombre à Steven Gerrard himself. Lorsqu’il signe au FC Barcelone en 2010, cela semble une double folie. Sur les 22 millions touchés par Liverpool, Mascherano en a payé quatre! Son désir de rejoindre la Catalogne est aussi fort que sa probabilité d’y cirer le banc.

En fin de saison, il est titulaire pour la finale de la Ligue des champions, qu’il épingle à son palmarès, désormais plus fourni qu’un poitrail de maréchal: champion d’Argentine (2004), du Brésil (2005) et d’Espagne (2011 et 2013), vainqueur de la Ligue des champions (2011), double champion olympique (2004 et 2008).

Si Javier Mascherano ne fait pas gagner les matches, il fait gagner les titres.