Pendant les années folles, tous les extrêmes étaient permis. Sportivement parlant, le golf n'était pas en reste, grâce à l'amateur Bobby Jones. Ce jeune homme, très propre sur lui (!), ridiculisait ses adversaires avec une facilité et un style dignes de Gatsby le Magnifique. En 1930, Bobby Jones parvint même à remporter le Grand Chelem de l'époque, à savoir l'US Open professionnel, l'US Amateur, le British Open et le British Amateur. Quatre tournois qui allaient faire de lui la plus grande légende du golf. Fatigué, malade, Jones allait choisir de se retirer après cet exploit, comme savent le faire les sportifs véritablement intelligents…

Pour meubler ses loisirs et dilapider une fortune que l'on prétendait importante, Bobby Jones choisit de construire un parcours de rêve, une oasis golfique qui n'accueillerait que ses amis. Il confia les clés d'un ancien verger de la petite ville d'Augusta, à 150 km au sud d'Atlanta, à Alistair McKenzie et le chargea de réaliser, au minimum, un chef-d'œuvre! McKenzie ne faillit pas à sa réputation et le parcours qui résulta de son labeur reste aujourd'hui encore l'un, si ce n'est le plus exceptionnel des golfs de la planète. C'est en 1934 que Bobby Jones lança le premier tournoi sur invitation. Celui-ci devint rapidement l'US Masters, «le» must par excellence.

Chaque année, les joueurs les plus méritants du golf mondial reçoivent un bristol signé du président de l'Augusta National Golf Club. Bristol les «autorisant» à participer à l'US Masters. Jouer à Augusta se mérite, se savoure, mais ne se justifie jamais. Les hôtes de cette seconde semaine d'avril sont tolérés, qu'ils soient joueurs, spectateurs ou journalistes. Les membres d'Augusta National se promènent dans le club, reconnaissables à leur veste verte, avec ce regard hautain, de celui qui «en est», face à ceux qui «n'en seront jamais». C'est à la fois horripilant, puant, ridicule, mais également d'un charme désuet. A ce niveau, le snobisme devient théâtral, donc amusant et excusable.

La presse internationale n'a pas toujours été tendre avec Augusta. Et le club le lui a bien rendu. On se rappelle des conférences de presse de l'ancien président, Cliff Roberts, qui maniait la langue de bois comme personne. Ou de l'éviction de Gary McCord, célèbre journaliste de la Télévision américaine, qui eut le malheur de comparer les greens d'Augusta avec la peau épilée d'une baigneuse. Son «Bikini Wax» est resté célèbre, mais sa superbe moustache n'a plus jamais franchi les portes de «Magnolia Lane».

Pour la dernière édition du siècle, l'US Masters ne va pas déroger à la règle. Le public se bousculera, tout heureux d'avoir reçu une nouvelle fois les fameux billets nominatifs qui se transmettent de père en fils. Le parcours sera somptueux, proposant aux joueurs quelques surprises concoctées pendant l'hiver, avec des trous rallongés, de nouveaux bunkers et des greens toujours aussi meurtriers. Et puis il y aura le tournoi proprement dit, qui consacrera un «géant», comme toutes les années. Un géant dont le nom pourrait être David Duval. C'est en tout cas le nom qui court sur toutes les lèvres.

Il est vrai qu'avec quatre victoires depuis le mois de janvier et 2,6 millions de dollars (3,8 millions de francs suisses) engrangés dans le même laps de temps, le Floridien de 27 ans est le chéri des bookmakers, Mark O'Meara ne semble pas tenir la forme qui lui avait valu la veste verte en 1998, pas plus que Nick Faldo, vainqueur à trois reprises à Augusta. Avec un Greg Norman sortant de convalescence, un Davis Love très irrégulier, un Fred Couples grimaçant sous les douleurs dorsales et des Européens à la recherche de leurs swings, il n'y a qu'un homme qui puisse se mesurer à David Duval: Tiger Woods. Vainqueur de ce même US Masters en 1997, le jeune prodige de 23 ans a besoin de se reconstruire une confiance. Et sa motivation va être décuplée par la perte de sa place de numéro un mondial, que ce même Duval vient de lui subtiliser. On peut s'attendre à un beau duel, digne des meilleures productions hollywoodiennes. Le Masters du siècle? C'est le dernier moment…