En découvrant l'ambiance survoltée de Palexpo, sa première réaction a été pour les chevaux. Comment est-ce que ces animaux, dont elle rêve d'être la compagne, arrivent-ils à supporter une telle débauche de cris et d'applaudissements? La piste, ce samedi soir, est encore vide, obstacles fleuris et multicolores mis à part. Les gradins, par contre, sont remplis. 7000 personnes hurlent, trépignent. Marine découvre, ses yeux bleus arrondis, cette atmosphère si éloignée de l'ambiance campagnarde de son manège. A neuf ans, elle ne comprend pas encore.

Certes, elle sait que bientôt les dix meilleurs cavaliers du monde vont évoluer devant elle. On lui a dit également que cette finale du «Top ten» est une première mondiale. Mais le qualificatif d'historique dont les adultes affublent l'événement ne signifie encore rien. D'ailleurs, répète Marine, elle n'est venue que pour voir les chevaux, grands ou petits, poneys ou pur-sang. Ceux-ci ne tardent pas à faire leur apparition, crinières tressées ou coupées au millimètre, pelages reluisants de santé sur musculatures parfaites. Marine s'extasie devant les couleurs de leur robe, s'enquiert des noms, rigole de certains, avant de s'imaginer que le sien, plus tard, s'appellera «Feuilles de lauriers».

La parade de présentation s'achève, les choses sérieuses débutent. Dix cavaliers pour un nouveau titre, deux manches pour le prestige et des cachets exceptionnels. Le public retient son souffle, la ventilation de la salle résonne en arrière-fond. Un silence seulement brisé par les fers des chevaux qui s'entrechoquent au moment de prendre leur envol devant les «stationata» (barre simple) et les «oxer» (double barre). Le spectacle est exceptionnel de précision, de légèreté. Bien que la hauteur des obstacles dépasse souvent les 150 centimètres, seules deux barres se sont retrouvées au sol au terme de la première manche. De quoi largement occulter l'abandon de Michael Whitaker sur «Handel II». Lorsque le Britannique sort de piste, Marine l'applaudit quand même, heureuse que le cavalier ait pris la décision d'épargner un affront à son cheval visiblement pas dans le rythme.

A l'appel de la seconde manche, six cavaliers affichent zéro point de pénalité. Ils seront départagés par le chronomètre. Et le spectacle gagne encore en intensité. Chaque centimètre de chemin parcouru compte. A ce jeu-là, Ludger Beerbaum (All) prouve qu'il n'est pas au sommet de la hiérarchie mondiale pour rien. «Goldfever III» vire serré, bondit pratiquement sans élan, boucle le parcours six centièmes plus rapidement que «Verelst Otterongo Kopshoe» dirigé par Ludo Philippaerts (Bel). Seul Suisse engagé dans cette finale, Markus Fuchs frise l'exploit. Meilleur temps de la manche, «Tinka's Boy», sa monture, touche le dernier obstacle. Mais peu importe. La déconvenue de Marine est ailleurs: Rodrigo Pessoa, le «cavalier qu'elle aime bien», a commis deux fautes qui lui barrent le chemin d'un podium sur lequel elle aurait bien aimé le voir monter.

Initiateur de la compétition, le Brésilien se consolera peut-être en constatant que la finale du «Top ten» a passé son examen d'entrée. Sa formule concentrée sur une heure fait le bonheur du public, des cavaliers avec ses «prize money» élevé (35 000 francs pour le vainqueur) et… des télévisions, puisqu'une quinzaine de chaînes ont retransmis l'événement genevois. Une satisfaction confirmée en français, en allemand et en anglais par Ludger Beerbaum, son acolyte dans le projet, après son triomphe. L'expérience devrait donc être reconduite l'année prochaine. Quant à savoir si ce sera à Genève, les responsables ne veulent pas encore se prononcer.

Vers 23 heures, la soirée se fait festive. Sur la piste et dans les gradins, la tension de la compétition laisse la place à l'improvisation, car derrière le compétiteur se cache souvent un joyeux drille. A ce jeu, Ullrich Kirchhoff (All) n'a pas d'égal. Tout en haut des tribunes, les yeux de Marine scintillent de plaisir, petites lumières noyées dans l'intensité des projecteurs. Mais il n'y a pas d'autres preuves à chercher. Le concours hippique de Genève a de nouveau tenu son pari: marier la passion du cheval aux contraintes du sport-business et de l'audience TV.