Prends ça, coronavirus: l'équipe de Suisse dispute deux matchs en ces temps de crise! Après avoir battu largement la Belgique jeudi (6-2), elle affrontera le Portugal dimanche. Où ça? Granit Xhaka et Denis Zakaria ne bougeront pas de chez eux. Il s'agit de rencontres sur la simulation FIFA 20, avec à la baguette non pas le sélectionneur Vladimir Petkovic mais un membre de la sélection électronique récemment mise sur pied par l'Association suisse de football (ASF). Les parties, qui «remplacent» celles que la Nati aurait du disputer lors d'un tournoi de préparation au Qatar, seront diffusées en direct et même commentées (en allemand) sur la plateforme spécialisée Twitch

Cette initiative survient quelques jours après la première édition d'une «eLiga» imaginée pour palier à l'interruption de longue durée du championnat d'Espagne. Chaque équipe de première division (sauf Barcelone et Majorque, liées à un jeu vidéo concurrent) était représentée par un de ses footballeurs professionnels, et c’est le Real Madrid qui s'est imposé par la grâce de l'habileté, manette en main, de son attaquant Marco Asensio.

L’événement, dont les parties ont été diffusées sur la plateforme spécialisée Twitch, a été suivi par 170 000 personnes et aurait permis de réunir quelque 180 000 euros pour la lutte contre le Covid-19. Il pourrait être reconduit prochainement.

Histoires intimement liées

Sports classique et électronique n’ont pas attendu la crise actuelle pour fricoter. Depuis quelques années, les clubs de football (notamment) se parent de sections e-sport et recrutent des stars du milieu, tandis que certaines ligues organisent carrément leur équivalent virtuel, à l’instar de la toujours avant-gardiste NBA qui a imaginé dès 2017 un championnat sur la simulation de basketball NBA2K.

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Mais depuis deux semaines, les initiatives se multiplient. Mis sur pause par la situation sanitaire mondiale, le sport traditionnel flirte de plus belle avec l’univers du jeu vidéo en général, et avec sa frange compétitive en particulier.

La NBA est suspendue? Certaines de ses stars se créent des profils sur Twitch pour partager leurs parties et continuer d’exister auprès des fans. Le début de la saison de Formule 1 est bouleversé par plusieurs annulations? Ses promoteurs les remplacent séance tenante par des courses en ligne réunissant quelques pilotes de la catégorie mais aussi des stars d’autres sports et des spécialistes de sim racings, simulation de courses automobiles. Plus de 400 000 internautes ont suivi le Grand Prix d’Australie dans cette version inédite, le dimanche 15 mars.

Les domaines du sport traditionnel et de l’e-sport se recoupent en réalité assez peu. Ils ont même longtemps été opposés

Romain Bodinier, président de la Fédération suisse d’e-sport

Historiquement, le jeu vidéo s’est beaucoup inspiré du sport, dès ses balbutiements. En 1958, William Higinbotham combine un ordinateur analogique et un oscilloscope pour inventer ce qui est souvent identifié comme le tout premier jeu vidéo qui fut: Tennis For Two. En 1969, Sega sort une borne d’arcade nommée «Grand Prix», ancêtre commun de la grande famille des jeux de course. En 1972, le très célèbre Pong, qui propulse le jeu vidéo au rang de phénomène de société, est encore une création rebondissant sur le principe du tennis.

Marché à conquérir

Aujourd’hui, la plupart des disciplines sportives ont leur simulation ultra-réaliste et l’opus annuel de la série FIFA devient chaque automne le bien culturel le plus consommé du monde. Les compétitions d’e-sport connaissent en outre un développement exponentiel depuis des années. Et même si elles concernent une multitude de jeux dont la plupart ne sont pas des simulations sportives, tout cela interpelle l’industrie du sport traditionnel, qui y voit de nouveaux fans à gagner ou simplement un marché à conquérir. Alors quand les compétitions s’arrêtent et que les consoles continuent de chauffer, autant en profiter.

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Président de la Fédération suisse d’e-sport (SESF), Romain Bodinier observe les initiatives actuelles avec intérêt, et bienveillance. «Les domaines du sport traditionnel et de l’e-sport se recoupent en réalité assez peu. Ils ont même longtemps été opposés, et les voir aujourd’hui s’associer sur des projets communs est positif, commence-t-il. Le simple fait, par exemple, qu’un championnat puissant et renommé comme la Liga s’intéresse au jeu vidéo représente une valorisation du média. C’est un excellent coup de communication.»

Mais se trouve-t-on véritablement dans le domaine de l’e-sport lorsque ce ne sont pas de véritables «e-sportifs» qui s’affrontent, mais des footballeurs qui troquent temporairement le ballon pour une manette? «Peu importe qui joue à vrai dire: l’e-sport, c’est le jeu vidéo guidé par le principe de compétition. Que les participants soient professionnels ou amateurs ne change rien, continue Romain Bodinier. Par contre, ce qui aurait été sympa, c’est de permettre la participation de quelques personnes vraiment issues du milieu de l’e-sport, pourquoi pas à l’issue d’un tournoi qualificatif. Cela aurait créé un enjeu intéressant.»

Des consoles au volant

Au-delà de l’échange de visibilité profitable aux deux univers (le sport touche le public jeune de l’e-sport, qui profite de l’aura des stars du sport), cela aurait aussi permis une valorisation des compétences propres à l’e-sport. «Le bon joueur de FIFA n’est pas forcément bon au foot, c’est entendu, fait remarquer le président de la SESF. Mais l’inverse est vrai aussi. Pour être performant sur tel ou tel jeu, il faut beaucoup s’entraîner, et les compétences ne sont pas transférables.»

Le domaine de la course automobile fait exception. Il n’y a parfois que quelques coups de volant à donner pour passer du siège de sim racing à l’habitacle d’un bolide bien réel. Lancés en 2018 avec le soutien de la Fédération internationale de l’automobile (FIA), les Championnats du monde de Gran Turismo (une célèbre simulation) sont très suivis par les écuries traditionnelles, qui ont compris qu’elles pouvaient y déceler des pilotes prometteurs.

Le Brésilien Igor Fraga (21 ans) s’est fait connaître grâce à l’e-sport avant de lancer sa carrière loin des circuits virtuels. Il vient d’être engagé par le Red Bull Junior Team et doit participer cette année au championnat de formule 3, avec comme coéquipier un certain David Schumacher. «Dans le domaine de la course automobile, sport et e-sport ont de vrais intérêts à tisser des liens, pas seulement sur le plan du marketing, lance Romain Bodinier. Car les simulations permettent l’émergence de talents qui n’auraient pas eu les moyens financiers de se faire remarquer autrement.»

De manière générale, les deux univers sentent qu’ils ont des synergies à trouver. La crise actuelle leur donne l’occasion de les chercher activement.