Les professionnels de la glace valsent depuis des années entre les exigences techniques du sport et la tentation – ou ses dérives – de faire du spectacle. Au début des années 80, des couples comme Christopher Dean et Jayne Torvill ont bien fait fondre la glace avec leur célèbre Boléro: ils ont même été les premiers à se transformer en interprètes, misant sur un thème musical et une histoire. On n'était pas loin du pas de deux d'un grand ballet romantique. Quelques années plus tard, il y a eu Isabelle et Paul Duchesnay, fonçant dans la jungle, hanches provocantes. Sans parler de Katerina Witt ou des mythiques couples russes. Et puis le règlement est devenu tout-puissant. Codes de conduite et de costumes, figures imposées (même en catégorie danse) sont venus geler les mouvements.

«A cause de la télévision, nous sommes à un tournant, explique Charly Pichard, manager des équipes de France. Pour maintenir une certaine audience, la Fédération internationale aimerait développer le côté show du patinage. Mais si elle relâche le règlement et supprime la danse imposée, par exemple, elle prend le risque de se voir éliminer des Jeux olympiques… Prenez Candeloro, il mise sur le spectacle. Le public l'adore, mais techniquement il fait des bavures. Tara Lipinski, elle aussi est un coup de publicité médiatique magnifique, à cause de son âge. Mais on ne peut pas jouer constamment avec ce genre d'effets: s'il y a trop de recherche d'originalité, cela tourne au cirque. Le patinage de compétition doit rester un sport.»

Bref, il faudrait trouver un juste milieu entre Surya Bonaly – dont la grâce est inversement proportionnelle à la musculature – et la sublime Michelle Kwan. Mais, ajoute Etienne Frey, «On ne peut pas interdire à Surya Bonaly de patiner sous prétexte qu'elle manque de grâce et éliminer Lipinski parce qu'elle ne fait pas de saut périlleux arrière. Si le patinage devenait uniforme, ce serait monstrueux.» Que sera le patinage du XXIe siècle, un patinage de puces sautantes? «Je ne pense pas, répond Anne-Sophie de Kristoffy, spécialiste du patinage pour TF1. Tara Lipinski est un cas à part, une enfant surdouée qui sort du lot mais dont on ne sait ce qu'elle deviendra. Je crois plutôt que le style de Michèle Kwan l'emportera…» Reste une évidence: le double saut périlleux arrière n'est pas un but pour le danseur du troisième millénaire.

Ph.R.