Les fantômes du Luxembourg ne se sont pas encore évanouis, et voilà que débarquent les spectres de Lettonie. Ce samedi à Saint-Gall, soit un mois et un jour après avoir touché le fond face à des amateurs, l'équipe de Suisse ne jouera rien moins que son crédit. Avant un déplacement périlleux à Athènes, mercredi, tout autre résultat qu'une victoire devant les Baltes enterrerait pratiquement, déjà, tout espoir de qualification pour la Coupe du monde 2010. Trois points sinon rien, face à une nation arrimée au 64e rang du classement FIFA. Dans le jargon, on dirait «match de la peur».

«Ces deux rendez-vous sont capitaux parce qu'après deux ans sans enthousiasme et un Euro raté, si on se retrouve de nouveau avec dix-huit mois sans rien, cela aura des conséquences pour l'ensemble du foot suisse», s'inquiète un dirigeant qui ne tient pas à être cité. «Les recettes de l'équipe nationale sont hyper-importantes, elles financent la relève et le monde amateur. Cette année 2008 devait booster tout l'édifice, elle a été catastrophique. Tout ce qui a été fait en amont est retombé. Pour le Mondial 2010, il faut absolument rester dans la course jusqu'au bout. Sinon, on peut vite faire la culbute, comme la Belgique après «son» Euro 2000.»

Scénario catastrophe, diable sur la muraille? Du côté des sponsors, on tente de garder son calme. Credit Suisse, fidèle depuis 1993 et sous contrat jusqu'en 2012, joue la carte de l'expérience: «En tant que partenaire à long terme, nous sommes derrière cette équipe dans les bons comme dans les mauvais moments, et ce n'est pas maintenant que nous allons retourner notre veste», assure Jean-Paul Darbellay, porte-parole de la banque. Chez Puma, l'agitation est davantage perceptible: «En tant que fans, nous avons été tout aussi déçus que les supporters après la défaite contre le Luxembourg. Nous souffrons beaucoup pour l'équipe», compatit Nicolas Pichsel, responsable des ventes pour le football suisse. «Mais nous aurons des soucis si cela continue comme ça. Avant et pendant l'Euro déjà, nous n'avons de loin pas atteint les buts que nous nous étions fixés. Les résultats de l'équipe ont une influence directe sur nos ventes.»

A propos d'influence, les sponsors usent-ils de la leur? «Puma ne va pas se mettre à dicter la composition d'équipe à Ottmar Hitzfeld», précise Nicolas Pichsel, «mais il y a ces temps un contact permanent avec les dirigeants de l'ASF (ndlr: Association suisse de football) afin de discuter de la situation, de voir comment on peut améliorer les choses».

Au moment de rempiler pour la période 2008-2012, plusieurs anciens partenaires se sont retirés. «A chaque échéance de sponsoring, nous menons une réflexion pour évaluer le rapport qualité-prix et, selon notre appréciation, le prix à payer ne le vaut plus», expliquait en juin dernier Christian Neuhaus, porte-parole de Swisscom, à propos de la non-reconduction de l'accord.

«A long terme, les mauvais résultats peuvent bien sûr influencer notre santé financière», reconnaît Peter Gilliéron, secrétaire général de l'ASF. «Mais les partenaires ne voient pas que ça. Nous avons par exemple reçu beaucoup de compliments pour notre organisation de l'Euro et, même si nous avons un sponsor en moins depuis, nos revenus sont supérieurs par rapport à avant.» Depuis le 1er juillet 2008, l'instance ne recourt plus aux services d'une agence pour négocier ses contrats. Elle traite elle-même, avec tous les bénéfices que cela représente. «Avant, nous rétrocédions la moitié de la somme à Sportart; maintenant, nous vendons tout nous-mêmes», synthétise Peter Gilliéron. Ce dernier souligne que si les comptes ne sont pas encore à l'équilibre suite aux investissements consentis pour l'agrandissement du Parc Saint-Jacques, ils le seront lorsque les subsides générés par l'Euro seront reversés par l'UEFA. «Tout suit son cours selon nos plans, on va mieux que la bourse», conclut le dirigeant, manifestement serein.

En écho à ces propos rassurants, les gamins se livrent à une joyeuse partie de chasse aux autographes, ce jeudi matin, avant et après l'entraînement à Freienbach. Un brin d'innocence et de fraîcheur ne saurait nuire aux joueurs, «sous forte pression» avant d'aborder la Lettonie (lire ci-dessous). Sur le terrain comme en dehors, l'équipe de Suisse a perdu la majeure partie du crédit amassé entre 2002 et 2006. «Après l'Euro, certains décideurs ont encore réussi à exprimer de la satisfaction, c'est un scandale!», tonne notre dirigeant anonyme. «Nous avons manqué une grande opportunité et il n'y a eu aucune remise en question. L'arrivée d'Ottmar Hitzfeld a été reçue comme une garantie mais en foot, il n'y en a jamais. Les gens de l'ASF se tapent sur le ventre parce qu'ils ont signé quelques contrats juteux, mais il ne faut pas s'endormir.»

Voilà, il n'y a plus le choix. Samedi au coup d'envoi (17h45), la tension sera à son comble dans une AFG Arena bondée - 18000 spectateurs. Pour les joueurs, le public, les dirigeants, les sponsors et tous ceux qui portent un intérêt quelconque au football helvétique, l'heure sera grave. «Les résultats de l'équipe nationale sont capitaux pour tout le monde», conclut Edmond Isoz, directeur préoccupé de la Swiss Football League. «L'équipe nationale, c'est la vitrine, le sommet de la pyramide, le navire amiral qui alimente toute la flotte. Lorsqu'elle a des mauvais résultats, ça pèse sur le moral, la confiance, la motivation et le travail de tout le football suisse.»