Le rodéo 540° back est une figure qui en jette. C’est une rotation d’un tour et demi, accompagnée d’un saut périlleux arrière. Evidemment, Mathieu Schaer aime bien la lancer lorsqu’il trace les pentes poudreuses en snowboard. Mais il préfère nettement poser un 180° back: un demi-tour envoyé en tournant le dos à la pente. Sobre, élégante, cette figure ne paie pas de mine lorsqu’on l’évoque, mais pour être bien exécutée, elle requiert une technique parfaite et un style épuré.

Ce n’est pas étonnant qu’elle soit la préférée de ce snowboarder professionnel de 29 ans. Lui qui est aussi ingénieur en environnement et a pour livres de chevet les écrits de Pierre Rabhi, défenseur d’une sobriété heureuse, voue depuis quelques années sa carrière à démontrer qu’il est possible de faire de grandes choses avec des petits moyens. A travers lui, les fanatiques de sports de glisse et de montagne sont invités à comprendre qu’une paire de peaux de phoque, un train et une caméra suffisent à vivre l’aventure et à réaliser les images de rêve dont ils sont friands.

A la fin de 2019, Shelter, le film dont il est à l’origine, est sorti sur les écrans. Accompagné de quatre autres glisseurs également sensibles à la cause climatique, Mathieu Schaer y arpente les Alpes suisses et françaises. Pendant deux mois en transports en commun et en splitboard, ils passent de cabane en cabane et découvrent les beautés des paysages dissimulés dans les reliefs du coin. Leur but? Réduire au maximum leur empreinte carbone. «En tant que riders de haut niveau, nous sommes suivis par un public large. Notre voix a donc une grande portée et nous pouvons l’utiliser pour les sensibiliser à la cause climatique», confie-t-il.

Le message d’abord

D’autres sportifs s’imposent comme défi de réussir une figure ou d’améliorer leur temps précédent au cours de la saison. Mathieu Schaer veut trouver le moyen d’avoir le plus petit impact sur l’environnement tout en pratiquant encore sa passion professionnellement. «Aujourd’hui, on ne peut plus se concentrer seulement sur la fin. Ce sont les moyens qui importent», soutient-il. Pour réaliser son film et obtenir une audience outre-Atlantique, il s’est allié au snowboarder américain Jeremy Jones, fondateur de l’organisation à but non lucratif Protect Our Winters (POW), qui défend la cause environnementale.

Pour ce dernier, d’ailleurs, le sport outdoor est entré dans une ère nouvelle: «Aujourd’hui, le message est plus important que la performance elle-même», affirme-t-il. Et Mathieu Schaer partage son avis. On le voit déboucher d’une ruelle genevoise à vélo, casque enfoncé sur un bonnet de laine. Genève, c’est son camp de base. C’est aussi la ville de son enfance. Comme tout Genevois donc, il voue un culte au Salève, et comme tout cycliste, il regrette le manque de sécurité que lui offrent les routes de sa cité.

Deux métiers et un train

Sous sa doudoune, l’homme dissimule son agilité de chat. Et alors qu’il cadenasse sa monture et commence à raconter son parcours, on réalise que comme le félin, il possède plusieurs vies. Une est vouée à la montagne, une autre au travail. Résultat: il partage aujourd’hui son temps entre deux métiers: collaborateur scientifique chez MétéoSuisse et snowboarder professionnel. Et lorsqu’il ne travaille pas? «Je prends le train», sourit-il.

Deux tiers des émissions de carbone liées aux sports d’hiver sont dues aux transports pour accéder à la neige. C’est à partir de ce constat que Mathieu Schaer a décidé de se passer de voiture et de ne plus voyager en avion pour chercher la neige. Car, une fois, il a calculé: «Deux tiers de mes émissions totales de carbone étaient dues au snowboard.»

Ce constat, il l’a fait alors qu’il était au sommet de sa carrière. Dans le milieu de la glisse, on le connaît d’ailleurs plus sous son diminutif «Mat». Trois lettres qui, à travers le monde du snowboard international, introduisent depuis près de dix ans un jeune prodige qui «envoie du gros» et arbore un sourire indélébile.

Une vie de «rock star»

Plus jeune rider des films issus de la production Absinthe, il a vécu pendant trois ans une vie de rock star des neiges. Prendre l’avion pour chasser la meilleure poudreuse à travers le monde, monter en hélicoptère au sommet des pentes, utiliser le même engin pour capturer les plus belles images et choisir la motoneige le lendemain pour aller tracer une autre pente. «Les sponsors que j’avais m’incitaient à cela. Mais au fil des années, j’ai commencé à avoir mauvaise conscience.»

Car à l’incitation de son frère étudiant en environnement, il lit les rapports du GIEC, s’instruit au sujet du réchauffement climatique, puis décide de lui emboîter le pas sur les bancs de l’EPFL. Passer du soleil aux néons, la transition n’est pas aisée. Mais il découvre une nouvelle passion: celle d’être en accord avec ses valeurs.

Aujourd’hui, il est heureux. Non seulement il a changé de sponsors, mais il a opté pour un mode de vie simple et plus respectueux de l’environnement dont dépend son activité. «Dans quarante ans, le snowboard, c’est peut-être fini.» Alors en attendant, sans juger, ni faire de leçon, il tente de montrer l’exemple. Et il précise: «Le message que nous transmettons dans Shelter ne s’adresse pas qu’aux snowboarders. Tous les corps de métiers doivent remettre en question leur impact sur le climat.»


«Pour une pratique de la montagne plus respectueuse»: «Le Temps» organise une rencontre avec Mathieu Schaer le 10 mars 2020 dans les locaux de sa rédaction à Lausanne.


Profil

1990 Naissance.

2013 Atteint le sommet de sa carrière dans le snowboard et entame des études en sciences de l’environnement à l’EPFL.

2019 Obtient son master d’ingénieur de l’environnement et travaille chez MétéoSuisse.

Février-avril 2019 Tournage de «Shelter».


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