Au début, c’était une compétition sportive. Un match de foot, sans plus (fût-il un match de Coupe du monde). Aujourd’hui, c’est une affaire d’Etat.

La France est bouleversée par les événements qui se produisent à près de 10 000 kilomètres de Paris, autour de son équipe de foot présente en Afrique du Sud pour ce qui devait être, en théorie, une fête du sport. L’épilogue de l’affaire a abouti dimanche à un refus de s’entraîner des joueurs français pour protester contre le renvoi de Nicolas Anelka. Retour en arrière.

Les Bleus ont commencé par ne prendre qu’un point en deux rencontres, un bilan intermédiaire qui les élimine virtuellement du Mondial et qui provoque une déception énorme dans l’Hexagone.

Dès vendredi, on tire à boulets rouges sur le sélectionneur le plus détesté du monde, Raymond Domenech et sur les joueurs. Jusque-là, on reste dans la bulle médiatico-sportive classique, où l’on règle, somme toute, ses comptes après chaque compétition, même si les propos sont violents.

Mais la «bombe» explose samedi matin quand le journal L’Equipe, référence du sport français (plus de 500 000 exemplaires quotidiens pendant le Mondial) sort une «une» choquante et vulgaire, mais sans doute historique, en rapportant les insultes proférées par Nicolas Anelka, attaquant vedette de l’équipe de France et enfant terrible du football hexagonal, à l’encontre de son coach, à la mi-temps du match contre le Mexique («Va te faire enculer, sale fils de pute», en énormes caractères, pleine page).

Les mots sont grossiers et le séisme immédiat, de l’hôtel de l’équipe de France jusqu’au bureau de l’Elysée. Les supporters français, qui adulent leur héros même s’ils les critiquent souvent (les deux premiers matches de la France ont réuni à chaque fois plus de 15 millions de téléspectateurs sur TF1, meilleures audiences de l’année) découvrent au grand jour les coulisses peu ragoûtantes de l’aventure africaine des Bleus.

Et le journal en remet une couche en expliquant aussi qu’un autre joueur (Gallas) a fait un doigt d’honneur à un journaliste télé qui voulait l’interroger en direct et que le vestiaire est à la limite de la guerre civile, notamment entre le gentil Gourcuff et le «caïd» Ribéry. La coupe n’est pas pleine, elle déborde carrément.

A Knysna, où loge l’équipe de France, la journée est surréaliste, digne d’un mauvais feuilleton.

Le président de la Fédération française, Jean-Pierre Escalettes, organise une conférence de presse où il rame péniblement, en expliquant qu’Anelka a été exclu du groupe parce qu’il n’avait pas voulu présenter d’excuses à Domenech mais que le joueur s’était montré «digne et noble» après la sanction! Patrice Evra, le capitaine de l’équipe, également présent devant la presse, estime que le problème n’est pas Anelka mais «le traître» qui a balancé l’info aux journalistes! Et Anelka, lui, reprend l’avion vers Londres, où il vit, en déclarant qu’il «accepte la sanction, mais qu’il n’a pas exactement prononcé les mots relatés dans la presse».

Une précision sémantique qui prêterait à sourire si l’ensemble de cette tragi-comédie grotesque ne faisait pas pleurer.

Et Domenech, dans tout cela? Dimanche, dans Téléfoot, il a tenté de se défendre et de minimiser l’ampleur de l’incident avec Anelka. «Ce n’était pas un affrontement. Lui a réagi d’une manière qui n’est peut-être pas la plus adaptée. Mais ce qu’il dit dans son coin, ce qu’il marmonne, ça n’a pas d’importance. Moi, le problème je l’avais réglé en interne, je l’avais sorti. Tout ça restait entre nous. C’était de la gestion. La seule chose que je peux lui reprocher, c’est de ne pas avoir accepté de venir s’excuser. Après, quand c’est sorti dans la presse, la décision de la fédération de l’exclure est la bonne.»

Une tentative désespérée et surréaliste de calmer la polémique alors que tout le football français avait déjà réagi, à l’image de Michel Hidalgo, ancien sélectionneur, qui estime que «l’insulte d’Anelka est méprisable. Il ne doit plus jamais porter le maillot de l’équipe de France».

Et l’après-midi a carrément tourné au Grand Guignol, avec le refus du groupe de s’entraîner (pour marquer sa défiance envers la fédération qui n’a pas soutenu les joueurs»!), une altercation entre Evra et le préparateur physique et la démission d’un directeur de la fédération, désabusé et dégoûté. On dirait une très mauvaise pièce de boulevard, mais elle ne fait rire personne en France.

Car en plus, on vit aussi une polémique… dans la polémique, puisque les anciens joueurs, champions du monde en 1998 qui avaient réclamé la tête de Domenech après l’échec de l’Euro 2008, sourient maintenant. «Quand je pense que les dirigeants nous ont fait croire que Domenech était l’homme de la situation alors qu’ils l’ont maintenu pour des intérêts obscurs et communs, explique Christophe Dugarry. Ils me font honte.»

Face à tout cela, le président de la Fédération française, Jean-Pierre Escalettes, raillé cyniquement pour son impuissance, a écarté toute hypothèse de démission. Au final, on en oublierait presque qu’il reste un troisième match à jouer, mardi, contre l’Afrique du Sud. Avec une chance infime, mais réelle, de… se qualifier. On a vraiment l’impression que personne ne le souhaite en France. Personne sauf, peut-être, TF1, qui a déboursé 87 millions d’euros pour ce Mondial et dont les recettes publicitaires vont s’effondrer si les Bleus sont éliminés. Mais quoi qu’il arrive, la chaîne privée a déjà prolongé son contrat avec l’équipe de France jusqu’en 2014. «The show must go on». Fût-il nauséabond.