Corruption

Tous les maux de la FIFA sont mis à nu

Sous une avalanche judiciaire et médiatique depuis le 27 mai dernier, la plus puissante des fédérations sportives est exposée comme jamais. Le monde entier découvre une organisation qui a mal grandi, profondément malade dans sa gouvernance et son fonctionnement

Mars 2011. Sepp Blatter, à l’invitation de L’Agefi, donne une conférence dans un hôtel genevois. Arrive le temps des questions. Il est sèchement interpellé sur les soupçons de corruption qui pèsent déjà sur lui et sur la Fédération internationale de football (FIFA) en général. Le Valaisan répond: «Il y a corruption et corruption… Si je veux être élu maire dans mon village [de Viège, ndlr], que dois-je faire? Je vais au bar de la place, je salue tout le monde et je paie la tournée générale. C’est ainsi que ça fonctionne!» L’habile orateur avait fait sourire l’assemblée. Pourtant, cet exemple dit tout. Tout sur le système qui s’est installé depuis des décennies au sein de la plus puissante organisation sportive de la planète. Entre corruption pure et petits arrangements.

Depuis le 27 mai dernier et l’arrestation de sept de ses hauts responsables à Zurich, le puzzle prend forme. Les accusations américaines et les révélations qui s’en sont suivies permettent d’avoir une image générale, et non plus par bribes, de ce que tout le monde soupçonnait depuis des années. Le diagnostic est lourd: des accusations de corruption, trafic d’influence, versements occultes, blanchiment d’argent, fraude fiscale… La FIFA n’est pas seulement le théâtre de jeux de pouvoir entre patriarches, elle est profondément malade, vérolée dans sa gouvernance et dans son fonctionnement.

Comment la guérir? Il y a une priorité, selon Domenico Scala, président indépendant du comité d’audit et de conformité de la FIFA, chargé de faire de l’ordre jusqu’au départ de Sepp Blatter: limiter la durée des mandats des membres du comité exécutif. Et ainsi éviter que «trop de personnes accumulent des dettes et des faveurs à recevoir», comme le résume le professeur bâlois Mark Pieth, qui a audité la FIFA entre fin 2011 et fin 2013. De l’avis de Jean-Loup Chappelet, professeur à l’Institut de hautes études en administration publique (IDHEAP), le problème se situe encore plus en amont. C’est un conflit d’intérêts évident: «La FIFA est à la fois le régulateur et l’organisateur des compétitions. Il faudrait séparer les deux parties. D’un côté, une FIFA qui dicte les règles, de l’autre une «FIFA SA», qui organise les compétitions, engage des dépenses et encaisse les revenus.»

La FIFA n’en est pas encore là. Mais certains signes laissent à penser qu’elle est consciente du mal qui la ronge. Elle coupe les membres malades. Les cartons rouges – les annonces de suspension «de toutes activités liées au football» – se succèdent avec régularité. Depuis 2011, une trentaine de sanctions ont été prononcées à l’en­contre de responsables qataris, indiens, namibiens, kényans, congolais, tahitiens, mongols ou américains. Pour la plupart, ils sont coupables d’avoir «sollicité» et/ou «accepté des paiements» et/ou «des cadeaux», violant ainsi le code d’éthique. La FIFA communique aussi activement sur l’application de son autorégulation, comme lorsqu’en 2014 des officiels avaient reçu de la fédération brésilienne 65 montres Parmigiani d’une valeur plus que «symbolique ou triviale» de 25 000 francs chacune.

Individualiser les fautes, c’est sa ligne de défense de toujours, ainsi que celle de son président: la FIFA est la victime des agissements de ces moutons noirs et ne peut pas contrôler tous ses membres, qui sont indépendants. «Cet argument se tient, concède Jean-Loup Chappelet. Tout n’est pas de sa faute, même si elle aurait dû mieux en tenir compte.» La dispersion et l’autonomie de ses délégués, «c’est un problème que rencontrent bon nombre de fédérations sportives dont les pays membres ont des priorités très différentes. Mais il est difficile d’imaginer un autre système.»

La donne semble pourtant avoir changé, depuis un mois. «La justice américaine considère que les associations et les confédérations, pourtant indépendantes, ne forment en fait qu’une seule structure derrière laquelle se sont développées des activités criminelles», analysait Domenico Scala dans la NZZ am Sonntag .

Dans les faits, la FIFA est au moins coupable d’avoir laissé faire. Le résumé du rapport Garcia, dont l’édulcoration a poussé son auteur à la démission en décembre dernier, fourmille de détails sur les manœuvres souterraines qui ont eu lieu avant le vote de décembre 2010 sur l’attribution des Coupes du monde 2018 à la Russie et 2022 au Qatar. Le verdict du juge du comité d’éthique de la FIFA est à chaque fois le même: ce n’est pas bien, mais ce n’est pas suffisant pour être considéré comme crucial dans le résultat final.

En 2010, quelques mois avant sa désignation, le Qatar a par exemple pris à sa charge un congrès de la Confédération africaine (CAF) – 5 voix sur 24 au comité exécutif – en Angola. Presque 2 millions de francs ont été versés pour obtenir le droit de présenter son dossier, de «décorer» aux couleurs du Qatar le centre de congrès, les invitations, les menus et le programme, et d’offrir le dîner de gala et les divertissements annexes. Toutefois, «aucune règle n’interdit les accords de sponsoring» tels que celui-ci, a conclu le rapport interne.

En d’autres termes, personne à la FIFA n’a dit qu’il était interdit de payer une tournée générale.

«Il y a corruption et corruption… Si je veux être élu maire, je vais au bar de la place et je paie la tournée générale»

Publicité