Dans l'une des salles du Grand Palais de Lille, trente-quatre champions ont été mis à rude épreuve. Pendant deux jours, à raison de quatre séances de deux heures, ils devaient résoudre douze problèmes, concoctés par le plus machiavélique des joueurs de bridge, le Suisse Pietro Bernasconi.

Douze problèmes qui, pour les meilleurs bridgeurs du monde, sont devenus un véritable casse-tête. Et pourtant, les invités de la Fédération mondiale de bridge étaient plutôt prestigieux. Parmi eux, figuraient en effet les quatre champions du monde en titre, les Français Alain Levy, Christian Mari, Frank Multon et Hervé Mouiel, le vainqueur de ce tournoi en 1990 à Genève, l'Américain Benito Garozzo, l'analyste de bridge le plus connu, le français Pierre Ghestem ou encore Jean-Marc Roudinesco, l'inventeur d'une combinaison appelée «le deux trèfles Roudi».

A cette liste, s'ajoutent quatre femmes, dont la championne d'Europe, la Française Véronique Bessis. Trente-quatre champions et un ordinateur pour un tournoi hors du commun. Récit de deux jours durant lesquels le temps s'est arrêté.

Des statues face à un ordinateur. Voila la première image qui vient à l'esprit lorsque l'on pénètre dans l'antre du «Par Contest». Pas un bruit, pas un murmure. Et pourtant, ils sont tous là, chacun devant un ordinateur à affronter des problèmes de bridge que seuls les joueurs peuvent résoudre.

Place à l'incertitude

Mais l'assurance laisse vite place à l'incertitude. Certains s'affalent sur leur chaise, d'autres paraissent tétanisés et les derniers déconcertés. Les deux mains derrière la nuque, en position de chaise longue, Benito Garozzo, le tenant du titre demeure perplexe. Jean-Marc Roudinesco, quant à lui, bat la mesure. En rythme, il compose et recompose des coups hypothétiques. L'Américain Bramley Bart croise et décroise les jambes, se penche en avant et recule. Chacun, par ses gestes ou son immobilité fait comprendre que les problèmes sont plus que complexes. Michael Rosenberg, Américain lui aussi, n'a pas bougé. Il faut dire que les dernières donnes lui ont été fatales.

Au terme d'une journée, le Polonais Cezary Balicki a surpris tout le monde. Avec une faculté de concentration étonnante, il se situait en tête du classement. Six parties et peu de fautes. Les points se décomptent de la manière suivante. Chaque donne est cotée sur 2000 points. A la première erreur, le bridgeur perd 700 points, à la seconde 500, à la troisième 300.

Face à Balicki, l'ordinateur Gib avait pratiquement réalisé lui aussi un sans-faute. Mais, avec le jeu, tout restait encore possible. La deuxième journée et particulièrement le dernier problème ont mélangé les cartes et bouleversé le classement. Balicki Cezary, jusque-là confiant, s'est mis à hocher la tête, faisant des signes d'incompréhension. Il effleurait le clavier puis retirait sa main rapidement sans résultats. A la fin des deux heures, il avouera n'avoir pas compris l'enjeu du problème: «Je ne sais pas ce qui s'est passé. J'ai cherché une solution, mais c'était le vide total.» Balicki, qui prendra la quatrième place, n'est pas le seul à avoir posé les cartes au cours de la journée. L'ordinateur l'a fait également. Sur les six dernières donnes, il n'a réalisé que 300 points. Des problèmes qui ont dû embrouiller sa logique. Le professeur de bridge, Philippe Cronier, qui s'est classé 11e, en donne une explication: «Je pense qu'il faut avoir une logique de nature combinatoire pour réussir. Le douzième problème est inexplicable. Il faut procéder par des hypothèses ultérieures, c'est-à-dire reconstituer le jeu des adversaires, réduire les comptes dans la couleur où on a le moins de défenses. C'est une invention géniale que seul Pietro Bernasconi était capable de réaliser.» Véronique Bessis, championne d'Europe ajoute: «Le douzième problème était un cauchemar. Je suis épuisée. Pietro Bernasconi nous a bien eus. Il a fait un travail inouï.» Jean-Christophe Quantin, classé 10e, se contentera de dire: «J'avais tout simplement envie de casser l'ordinateur».

Rosenberg reste de marbre

Le prix d'une valeur de 50 000 francs, versé par la Fondation Jean-Besse, est finalement revenu à celui qui est resté de marbre, l'Américain Michael Rosenberg, ancien champion du monde. Il déclare avec le sourire: «Je donne 100 dollars au premier Pakistanais, Zia Mahmood et 100 autres au joueur le plus élégant, à savoir Zia Mahmood.» Pourquoi? «Une manière de m'acquitter de ma dette. J'avais parié avec lui qu'il gagnerait le tournoi.»