Reportage 

Avec Meinier, pionnier du football mixte

Lorsqu’il manque de joueurs, l’entraîneur des seniors 40+ de l’US Meinier fait venir des joueuses de l’équipe féminine du club. Ce qui était une nécessité est devenu un plaisir, mais demeure un cas rare, car le point de règlement qui l’autorise est très méconnu

«Numéro 2: Da Silva Faustino Marco, numéro 3: Laissue Olivier, numéro 4: Entrade Gianpietro, numéro 6…» A l’appel de son nom, chaque joueur se lève, répond «présent», «oui» ou «bonsoir», tourne le dos à l’arbitre pour lui permettre de vérifier le numéro de maillot et les crampons. Scène classique d’un vestiaire d’avant-match dans le football amateur en Suisse. Mais celui de l’équipe seniors 40+ de l’US Meinier va bientôt sortir de l’ordinaire.

Le capitaine, Alexandre Schwab, poursuit sa lecture de la feuille de match. «Numéro 6: Burgos José, numéro 7: Bouzo Christine, numéro 9: Gomez Jean-Philippe […], numéro 15: Filliol Julia.» Il y a deux filles dans l’équipe! L’arbitre, qui a tout de la figure du brave homme mais assez peu de l’aventurier, ne sait trop que faire. Lancer un «Bon match, messieurs!», comme d’habitude? Ajouter «dames»? Surtout, il ne sait pas si tout ça est bien réglementaire. Des filles qui jouent avec les garçons, on a l’habitude chez les juniors, jusqu’à la puberté, mais après? A Genève, et peut-être même au-delà, on n’a jamais vu ça.

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Monsieur l’arbitre l’a lui-même découvert une demi-heure plus tôt, lorsqu’il a reçu la feuille de match des mains de l’entraîneur de Meinier, Jean-Pierre Entrade, qu’il rattrapa rapidement à la sortie des vestiaires. «Ce n’est pas possible!» fut son premier réflexe. Le deuxième consista à téléphoner au responsable des arbitres de l’ACGF. «Lui aussi dit que c’est interdit», soutient-il à ceux de Meinier. «Pas du tout, lui répond l’entraîneur. Nous avons vérifié avec Chobaz [Pascal Chobaz, président de l’ACGF]. Et c’est au moins le sixième match qu’on joue avec des filles cette saison, nous n’en avons perdu aucun par disqualification.» L’arbitre est ébranlé dans ses certitudes mais, dans le doute, se couvre quand même: «Je ferai un rapport parce que si ça n'est pas autorisé, les arbitres qui ont laissé faire pourraient être sanctionnés.»

Deux vestiaires séparés

Le texte de référence est un peu dur à trouver sur le site de l’ASF, mais il existe. On le repère sous l’onglet «Documents», à la rubrique «Football des seniors», dans le PDF «Règlement des seniors». Dès la page 3, à «Compétition», l’article 5 définit les conditions pour jouer en catégories seniors 30+, seniors 40+ et seniors 50+. Il n’y en a de fait qu’une: atteindre dans l’année l’âge minimum requis pour chaque catégorie. Puis: «Des joueuses qui, durant l’année en cours, atteignent l’âge de 28 ans ont le droit de jouer pour les seniors 30+, seniors 40+ et seniors 50+. Des équipes mixtes sont autorisées.» Cela date au minimum de 2014 (année de la dernière édition du règlement) et personne ne le sait.

Les gars de Meinier ne le connaissaient pas plus que les autres. Et puis l’automne passé, nécessité a fait loi. «On était vraiment trop peu nombreux pour un match, se souvient José Burgos. Et puis notre président, Dominique Perone, s’est dit: «Pourquoi pas les filles? On a vérifié auprès de l’Association cantonale, qui nous a confirmé que c’était possible.» Depuis cette saison, l’US Meinier, club fondé il y a 90 ans, compte une équipe féminine inscrite en quatrième ligue (non mixte). Ce sont pour la plupart des joueuses venues de Chênois après la fusion de leur ancien club avec Servette. Très déterminées, elles s’entraînent trois fois par semaine et ont survolé leur championnat (aucune défaite, 116 buts marqués). Elles viennent donner un coup de main aux garçons au gré des besoins et de leurs disponibilités.

Pour ce derby du jeudi soir contre le FC Saint-Paul, elles sont deux: Julia Filliol, drôle, un peu gouailleuse, qui a joué déjà deux fois «avec les mecs», et Christine Bouzo, qui vient pour la première fois. «Ici, il n’y a que des joueurs, et pas de blague douteuse», nous explique le très gentleman Alexandre Schwab, en même temps qu’il rassure peut-être la nouvelle. Julia et Christine revêtent le même maillot noir et blanc que les autres mais se changent dans un vestiaire séparé. Elles rejoignent ensuite l’équipe pour la théorie, assez sommaire en cette fin de saison où Meinier n’a rien à espérer ni à craindre. Julia Filliol est titulaire, Christine Bouzo remplaçante. A Genève, les matchs de seniors 40+ se jouent à sept contre sept sur un demi-terrain, avec des petits buts et des changements illimités.

Des agneaux avec une hanche en titane

Que les «vieux» de l’US Meinier soient pionniers en matière de mixité en étonnera plus d’un dans le canton. Ils en conviennent volontiers. Accoudé au bar du club-house qui dessert le football et le tennis, Richard Walder sourit. «Ah ça, une équipe mixte chez nous, je ne l’aurais pas cru», admet cet ancien défenseur rugueux. A son époque, Meinier était une redoutable équipe de deuxième ligue, aller les affronter sur l’ancien terrain du village n’était jamais une partie de plaisir. La pelouse était traître, la vieille buvette ressemblait à une tanière, et il y avait souvent le long de la main courante un vieux paysan du coin, liasse de billets de mille dans la poche de sa chemise, qui les encourageait au cri de: «Allez Meinier, on n’est pas des baise-nénés!»

Le club joue désormais dans un superbe centre sportif, et les héros d’hier sont fatigués. Avec sa hanche en titane, l’ancien gardien Roberto Pagliuca joue désormais les utilités en pointe. «Moi non plus, je n’aurais jamais imaginé jouer avec des filles, mais c’est sympa. On est comme des agneaux avec. Et elles sont pas mauvaises, ce qui ne gâche rien. De temps en temps, on va les voir jouer le dimanche.»

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Sur le terrain, Julia et Christine s’en sortent plutôt bien. Il y a bien sûr un déficit de poids (certains adversaires doivent bien peser 40 kilos de plus qu’elles) et elles vont très peu au contact. Elles se distinguent en revanche par un jeu très épuré (contrôle, passe, avec un bon niveau technique), un degré supérieur de concentration et un respect indiscuté des consignes. Après une quinzaine de minutes, l’une remplace l’autre. Plus jeunes, plus minces, les deux femmes n’ont pas de problème physique, quand leurs coéquipiers grincent de partout. Entrées et sorties se succèdent. Lorsqu’elles ne jouent pas, les filles s’assoient systématiquement en tailleur, alors que tous les garçons, de Meinier comme de Saint-Paul, restent debout.

«Tu es chaude, Christine?»

Il commence à faire frais sur la touche. Préparant le prochain changement, Jean-Pierre Entrade demande machinalement: «Tu es chaude, Christine?» Tout à son match, l’entraîneur ne saisit pas le potentiel double message, mais Roberto Pagliuca explose de rire: «Ça, tu n’as pas le droit de le dire! C’est comme tout à l’heure: «Ecarte, Julia!», ce n’est pas possible!» Tout le monde rit, d’autant que ça ne va pas plus loin.

Les filles jouent comme les garçons devraient jouer, sans ego, juste pour le jeu

Alexandre Schwab, capitaine de l’US Meinier 40+

A l’écart de cette agitation, un rare spectateur observe le match. Cédric Vuillemin est l’entraîneur de la quatrième ligue féminine de l’US Meinier. Il craint la blessure pour ses joueuses. «Parfois, certains hommes veulent ne pas faire de différence et y vont trop fort.» Il est tout de même content de l’expérience. «En tout, cinq ou six filles différentes sont venues. Certaines sont plus physiques, notre meilleure attaquante leur a même marqué un but et donné un assist, mais toutes ont pris du plaisir. Elles craignaient d’être tenues à l’écart, mais ça n’a jamais été le cas. Elles savent qu’elles sont en dessous mais elles savent aussi qu’elles ne seront pas jugées.»

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Meinier domine mais encaisse deux buts en début de deuxième mi-temps. Les briscards secouent leurs vieilles carcasses et renversent le score: 3-2 pour Meinier, alors que les deux filles sont sur la touche. L’entraîneur pourrait être tenté de les y laisser pour préserver le score mais il les fait entrer en attaque. Aussi motivées que leurs partenaires, elles se donnent à fond. Lorsqu’un de leurs coéquipiers oublie de donner le ballon à Julia Filliol, démarquée, les autres lui en font le reproche: «Donne-la! Elle était seule…» Elle manque ensuite de marquer du gauche.

«Plus cool pour tout le monde»

Sur l’un des derniers ballons, Christine Bouzo presse la défense de Saint-Paul, ce qui permet à José Burgos de marquer le but de la sécurité pour Meinier (4-2). «J'ai pris beaucoup de plaisir, même si ce n’était pas facile, explique-t-elle sur le chemin des vestiaires. Je devais vraiment être attentive au marquage parce que ça part plus vite que chez nous. On a essayé de jouer simple.» «Les filles jouent comme les garçons devraient jouer, sans ego, juste pour le jeu», conclut Alexandre Schwab.

En 2012, l’US Meinier fut l’un des premiers clubs du canton à créer une équipe en seniors 40+. L’ACGF compte actuellement 48 équipes dans cette catégorie en plein essor. Le club de campagne de la rive gauche sera-t-il également suivi pour la mixité? Jean-Pierre Entrade encourage toutes les bonnes volontés. «Chez nous, ça a apporté un peu de jeunesse et beaucoup de fraîcheur, constate-t-il, ravi mais un peu étonné. Il y avait des réticences des deux côtés: elles avaient un peu peur de ne pas être intégrées, quelques-uns chez nous se disaient qu’elles ne seraient pas au niveau. Les premières qui sont venues n’ont pas peur de rentrer dans le lard. Contre Etoile Espagnole, ça a même été un peu chaud.» Il n’en fallait pas plus pour être acceptées à Meinier.

«D’autres sont très techniques, plus que certains de chez nous, reprend l’entraîneur. Et à part quelques équipes qui n’ont rien compris, leur présence calme un peu les excités. Les matchs sont plus cool, c’est plus agréable pour tout le monde.» L’arbitre, lui, était tout sourire à la fin du match. Il a juste regretté que Julia Filliol ne marque pas en fin de match. «Ç’aurait été bien…»

Possible aussi en juniors

L’ASF permet les équipes mixtes en juniors également. Fréquentes chez les 8-12 ans, elles sont plus rares ensuite mais autorisées jusqu’à 18 ans. Les filles ont en outre la possibilité de jouer avec des garçons âgés d’un an de moins qu’elles. L. Fe

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