Frontières

Le meneur de jeu allemand Mesut Ozil attaque le «racisme» de sa fédération

Face au «manque de respect», le footballeur quitte la Mannschaft et met au jour les déchirures du modèle «multiculturel» de son pays

Changement d’équipe, changement d’époque. Le temps où l’Allemagne victorieuse célébrait en 2014 son équipe de football «multiculturelle» semble loin. Après la défaite de la Mannschaft au premier tour en Russie, le désamour de l’Allemagne pour ses joueurs s’est concentré sur leur meneur de jeu: Mesut Ozil, né en Turquie, qui a grandi au cœur de la Ruhr.

Malmené par la presse, lâché par le président de sa fédération, Mesut Ozil a annoncé son départ d’une équipe nationale dans laquelle il ne se sent «plus le bienvenu». Tant qu’il sentira «le racisme et le manque de respect», il se concentrera sur sa «carrière internationale», a-t-il expliqué dimanche sur Twitter. Il aurait compris les critiques contre son jeu, mais pas sur ses origines, précise-t-il.

«Un signe alarmant»

Le conflit remonte à mai, lorsque l’actuel meneur de jeu de la Mannschaft a posé pour une photo avec le président turc, Recep Tayyip Erdogan, alors en pleine campagne électorale. Longtemps muet face aux critiques, Mesut Ozil se défend à présent en soulignant sa double allégeance. «J’ai certes grandi en Allemagne, mais mon histoire familiale est enracinée en Turquie, souligne-t-il. J’ai deux cœurs, un allemand et un turc.» La photo avec Erdogan n’était, pas selon lui, un acte «politique», mais de «respect pour la fonction».

Le ministre turc de la Justice, Abdülhamit Gül, s’est pourtant empressé de récupérer l’affaire en saluant sur Twitter le «plus beau but contre le virus du fascisme». L’extrême droite a également récupéré la balle au bond. «Le rêve d’intégration ne fonctionne même pas pour les millionnaires du football!» a réagi la leader de l’AfD, Alice Weidel.

Ailleurs émerge l’inquiétude d’une fracture toujours plus ouverte au sein de la société allemande, échauffée par de longs mois de débats sur l’immigration. La ministre de la Justice sociale-démocrate, Katarina Barley, discerne dans le départ de Mesut Ozil un «signe alarmant». C’est même un signe très négatif pour les jeunes issus de l’immigration, qui s’identifiaient à l’équipe nationale à travers lui, souligne le président de la communauté turque d’Allemagne, Gökay Sofuoglu.

«Allemand quand nous gagnons»

La vague vient de loin, estime Ozgür Ozvatan, chercheur à l’Institut de recherche sur l’intégration et les migrations de Berlin (BIM). Lorsque Mesut Ozil a renoncé à son passeport turc pour intégrer l’équipe nationale en 2009, sa décision «avait été interprétée comme un excellent exemple d’intégration réussie», alors qu’en Turquie, elle était vue comme «une trahison», rappelle-t-il. Le joueur, lui, a toujours répété sa double allégeance, sans être entendu.

Aujourd’hui, les minorités qui s’identifiaient à lui en Allemagne se sentent à leur tour trahies, «comme les travailleurs turcs invités à rejoindre l’Allemagne» lors du boom économique des années 1960 et considérés aujourd’hui «comme un problème», commente le chercheur. Traduit en termes sportifs, «Je suis Allemand quand nous gagnons, mais je suis un immigrant quand nous perdons», a regretté Mesut Ozil.

En 2010, Angela Merkel était venue le saluer lorsqu’il avait marqué contre la Turquie. La chancelière avait ensuite surfé le temps d’un été sur une vague d’optimisme après la victoire de l’Allemagne au Mondial 2014. Cette fois, elle est restée en touche, se bornant, via une porte-parole, à «respecter la décision d’un joueur qui a beaucoup apporté à l’Allemagne». Depuis, la «crise» des migrants et les victoires de l’AfD sont passées par là. Le parti d’extrême droite avait remporté 16% en septembre à Gelsenkirchen, ville d’origine de Mesut Ozil.

Publicité