Football

Sur le mercato, la révolution data

Par le passé, clubs et agents s’échangeaient des cassettes vidéo pour se faire une opinion sur un avant-centre. Aujourd’hui, d’immenses bases de données en ligne dévoilent qualités et limites de tous les joueurs du monde. Cela change tout

Une épaisse pile de feuilles de papier trône sur le bureau de ce président de club de Challenge League. «Ce sont des CV de joueurs. Nous en recevons cinquante par semaine, avec des cassettes vidéo de leurs exploits. Faire le tri est un travail de titan. Et quand l’intéressé débarque enfin d’Amérique du Sud ou d’Afrique, on peine parfois à reconnaître le footballeur qu’on avait repéré…»

La scène date d’il y a une dizaine d’années. Depuis, les réseaux numériques ont changé le monde. Et le marché des transferts de joueurs de football. Des outils puissants permettent désormais aux clubs de collecter des données quasi exhaustives sur les joueurs du monde entier. Ils s’appellent Wyscout, Video Profile, Footovision ou encore Scouting System Pro. Ils proposent grosso modo les mêmes services: une base de données plus ou moins riche, des statistiques plus ou moins complètes et différents moyens d’analyse. «Quand une grande entreprise cherche à embaucher un cadre, la démarche va très loin dans le détail. Or, un transfert de footballeur professionnel, ce n’est rien d’autre que du recrutement de très haut niveau, estime Bertrand Cauly, président, en France, du Syndicat national des agents sportifs. Il est devenu extrêmement important de savoir manier ces outils-là.»

Du temps et de l’argent

Le leader mondial du secteur est la société italienne Wyscout. Sa plateforme en ligne recense plus de 220 000 matches de 225 divisions dans 106 pays, ainsi que toutes les statistiques qui y sont liées. Le plus impressionnant est sans doute le système vidéo mis à disposition des clients. Les performances de chaque joueur y sont découpées en une multitude de petits clips de quelques secondes classés par types d’action (buts marqués, passes décisives, accélérations, fautes commises, entre beaucoup, beaucoup d’autres). Chaque semaine, la base de données s’enrichit des séquences de 1500 matches supplémentaires. En quelques clics, on déniche le meilleur buteur gaucher de moins de 22 ans du championnat brésilien et on assiste à l’intégralité de ses performances.

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«Vendeurs» ou «acheteurs», ceux qui ont connu le monde d’avant y voient une révolution absolue. «Cela fait plus de quinze ans que je suis dans le métier. Au début, je copiais des cassettes vidéo. Pour obtenir des images du latéral gauche de l’Esporte Clube de Vitoria au Brésil, c’était contraignant. Maintenant, je dis son nom à un club et dans les deux minutes, il sait tout de lui», décrit l’agent valaisan Michel Urscheler. Directeur général du FC Sion, Marco Degennaro confirme: «Nous utilisons beaucoup cet outil. Avant, se faire une première opinion sur un joueur nécessitait un déplacement. Là, en ligne, on trouve tous les matches. On économise de l’argent, et du temps.»

Le timing de la découverte d’un joueur a changé; il fallait des mois, tout se passe désormais en temps réel.

Matteo Campodonico, fondateur de Wyscout

La révolution Wyscout est là, dans une compression des coûts et des efforts nécessaires pour dénicher et recruter un joueur. C’est en tout cas l’opinion de Matteo Campodonico, le jeune quadra dynamique et stylé qui dirige l’entreprise. «Longtemps, si un joueur important se blessait peu avant la fermeture d’une fenêtre des transferts, son club était tenté de recruter un remplaçant même sans occasion de le voir à l’œuvre. Maintenant, le directeur sportif peut se repasser tous les matches de sa saison précédente. Le timing de la découverte d’un joueur a changé; il fallait des mois, tout se passe désormais en temps réel.»

Bluffer, impossible

L’existence d’une telle base de données n’a pas seulement accéléré et facilité le processus de recrutement, elle l’a aussi transformé en profondeur. «Avant, c’étaient les agents qui transmettaient aux clubs des vidéos de leurs protégés, mais il s’agissait rarement de matches complets, plutôt d’extraits qu’ils avaient soigneusement sélectionnés. Forcément, quand on procède ainsi, tous les joueurs sont bons», sourit Matteo Campodonico. «Grâce aux nouveaux moyens, tout est plus transparent, se réjouit Michel Urscheler. Les agents qui pouvaient être tentés de bluffer n’en ont plus du tout la possibilité désormais. Chacun peut voir ce qu’il veut d’un joueur, et pas ce qu’un tiers a choisi pour lui.»

Cette révolution est très récente. A l’image de Wyscout. La société n’a été fondée qu’en 2004 par trois amis, Simone Falzetti, Piermaria Saltamacchia et Matteo Campodonico, qui ont conquis la planète football en partant du bord du terrain d’en bas de chez eux. «L’histoire a commencé avec des équipes de notre région qui évoluaient en septième division. On allait filmer leurs matches et on faisait des montages vidéo que l’on fournissait aux entraîneurs», raconte Campodonico à So Foot.

Une usine moderne

De fil en aiguille, la société est devenue une multinationale. Son siège se situe dans la petite ville de Chiavari, sur la côte ouest italienne, mais elle emploie également du personnel au Sénégal, en Bulgarie et en Moldavie. En tout, 500 employés, dont une bonne partie se consacre à disséquer des matches à la chaîne. Un travail de fourmis. «Nous sommes devenus une usine moderne», résume Matteo Campodonico. De l’autre côté des Alpes, Michel Urscheler a été un des premiers à croire au potentiel de l’outil. «Je me suis abonné très tôt et, par la suite, c’est moi qui ai convaincu les clubs suisses de faire de même, résume-t-il. Les responsables me disaient que cela coûtait cher; je leur répondais qu’à l’utilisation ils se rendraient compte qu’ils avaient en fait réalisé des économies.»

Comme celui du football mondialisé, l’horizon de Wyscout se dessine aujourd’hui à l’est. Depuis deux ans, la Chine se passionne pour le football et investit massivement. La société a récemment ouvert un bureau à Shanghai pour apprendre aux clubs locaux à mieux s’y prendre. «Les transferts massifs qui ont fait la une l’année dernière résultaient de l’émotionnel, même les clubs le reconnaissent aujourd’hui, juge Matteo Campodonico. Il n’y a pas de culture du scouting en Chine. Nous allons aider à l’installer en tant que consultants indépendants.»

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Pour le reste, Wyscout continue de développer ses fonctionnalités et de signer des accords commerciaux avec clubs, fédérations et autres associations professionnelles. L’innovation s’impose, car la concurrence est féroce. «Idéalement, il faudrait avoir toutes les plateformes existantes à disposition, car chacune a ses avantages et ses inconvénients», estime l’agent français Bertrand Cauly. Matteo Campodonico ne s’inquiète pas trop, convaincu que sa société est en position de force et à la tête d’un véritable trésor. «Le Big Data est une réalité que les acteurs du monde du football ne peuvent pas ignorer. Attention, les données ne font pas tout, il faut savoir les exploiter. Mais il faudrait être fou pour s’en priver.»

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