Aurélien Clerc est un jeune homme poli et pondéré. On lui prédit un avenir radieux dans le cyclisme, on le compare déjà à deux autres champions du Chablais vaudois, Pascal Richard et Laurent Dufaux. Lui, attablé dans un café de Villeneuve, esquisse un sourire gêné, avoue que «ça fait plaisir, évidemment, que les gens s'intéressent [à lui]», mais que «le plus important est de garder la tête sur les épaules»: «Je ne suis qu'au début de ma carrière. Je dois encore m'améliorer dans tous les domaines.»

A 20 ans, Aurélien Clerc est le dernier rejeton d'un cyclisme suisse habitué aux honneurs depuis deux décennies. Petit frère des Zülle, Camenzind et autres Rominger, il s'est déjà forgé un palmarès qui fait de lui l'un des grands espoirs helvétiques: vainqueur de multiples cyclo-cross nationaux chez les amateurs, champion suisse sur route des moins de 23 ans l'an passé, gagnant d'une étape du Tour de Navarre et du Tour de Rhénanie 2000 au sprint, devant notamment le champion du monde des professionnels, le Letton Roman Vainsteins. Troisième des derniers championnats suisses de cyclo-cross, il espère terminer dans dix jours «parmi les quinze premiers» de la catégorie espoirs des Mondiaux de Tabor, en République tchèque. Puis il se concentrera sur la «route», une première pour lui parmi les professionnels, au sein du Post Swiss Team, l'une des deux équipes suisses de pointe avec Phonak. Une trajectoire prometteuse, un début de carrière bien géré, qui doit l'amener parmi les bons coureurs du peloton d'ici à quelques années.

Yeux bleus, visage d'adolescent, Aurélien Clerc veut éviter de se mettre sous pression inutilement. Il raconte son parcours avec la spontanéité d'un jeune homme heureux de pouvoir vivre de sa passion et attentif à ne pas tirer trop de plans sur la comète. Débuts dans le cyclisme à 15 ans, premières courses de VTT avec des copains de la région. «J'ai toujours fait beaucoup de sport en famille: du vélo, mais aussi du tennis, de la voile, de la natation, du ski. J'ai voulu me tester en compétition.» Les résultats ne tardent pas. Il prend sa première licence l'année suivante, dispute quelques courses sur route pour le plaisir. Dans le Chablais, impossible d'échapper à l'œil avisé de Marcel Cheseaux, le premier entraîneur de Pascal Richard et de Laurent Dufaux, l'homme qui a formé des générations de cyclo-crossmen et de cyclistes. La rencontre est déterminante. «Marcel Cheseaux a des idées bien arrêtées sur le plan de la formation. Il a toujours voulu que le cyclisme reste un hobby pour moi à côté des études. Il responsabilise aussi les jeunes, en leur donnant des méthodes d'entraînement, en leur apprenant à mieux connaître leur corps et leurs réactions. Pour lui, à partir de 20 ans, chacun doit être capable de se gérer.»

Aurélien Clerc en a été capable bien avant. Polyvalent, il n'a jamais voulu choisir entre le cyclisme sur route et le cyclo-cross, une bonne école pour durs au mal. «En cyclo-cross, on court par tous les temps, et on apprend à maîtriser son vélo.» A une époque où les jeunes sportifs suisses peinent à jongler entre leur sport et une formation, il a aussi réussi à concilier sans trop de problèmes les heures d'entraînement, les courses et une maturité dans une classe normale. Puis, son diplôme obtenu, il a pris une année sabbatique pour se consacrer au cyclisme, en gardant à l'esprit la possibilité d'entrer à l'université pour devenir maître de sport. «Post Swiss Team m'a proposé une place de stagiaire. Je voulais voir ce dont j'étais capable. Le bilan a été positif, puisque les dirigeants de l'équipe m'ont offert une place de professionnel.»

Aujourd'hui, armé d'une sagesse de chef sioux, il a mis entre parenthèses ses projets d'études supérieures. Il sait que sa nouvelle vie sera stressante et l'éloignera du domicile parental de Villeneuve près de la moitié de l'année. Il sait aussi qu'il devra réduire le nombre de ses courses de cyclo-cross pour se consacrer à la route et améliorer notamment ses qualités de grimpeur. Laurent Dufaux, l'un de ses compagnons d'entraînement réguliers, impliqué en 1998 dans l'affaire Festina, l'aura sans doute mis au courant des drôles de mœurs d'une partie du peloton des professionnels. Mais Aurélien n'est dupe de rien. «Pour moi, le dopage n'entre pas en ligne de compte. Marcel Cheseaux a toujours tenu un discours très ferme à ce sujet. Honnêtement, on ne m'a jamais proposé de me doper, et Post Swiss Team engage justement des jeunes pour leur inculquer une philosophie saine. Ma mère me dit souvent qu'elle n'a pas envie de me voir impotent à 40 ans.» Et, persuadé qu'«on peut gagner sans être dopé», Aurélien Clerc veut croire encore en la beauté du sport.