C’est un tremblement de terre inéluctable qui frappera autant la Catalogne, qu’il n’a jamais quittée, que l’Argentine, qu’il s’apprête à retrouver après neuf mois de break. Lionel Messi aura 32 ans en juin, et un constat s’impose, même s’il continue d’être éblouissant semaine après semaine: la Pulga («la Puce») est désormais bien plus près de la sortie que de ses débuts en professionnel, effectués il y a quinze ans. «Quand il arrêtera, je me ferai sans doute hospitaliser pour dépression», jurait l’ancien ailier blaugrana Francisco «Lobo» Carrasco dans France Football en fin d’année dernière.

Le compte à rebours a déjà commencé pour les supporters culés, même si le président du Barça, Josep Maria Bartomeu, a récemment annoncé qu’une neuvième prolongation de contrat était «possible». «Derrière Messi, il n’y a personne, constatait la semaine dernière Bartomeu dans une interview au Figaro. Il faudra alors imaginer autre chose, même si l’identité de jeu du Barça restera la même. La possession du ballon, la récupération, l’équipe joue ensemble, on fait le pressing haut, on joue avec des latéraux, en 4-3-3 et parfois en 4-4-2.»

Messi va laisser un immense vide, c’est inévitable. Le remplacer, c'est impossible. 

Josep Maria Minguella

La direction du club s’active déjà en coulisses pour faire face à cet énorme défi. «Un jour Messi annoncera qu’il arrêtera et nous devons nous préparer à cela, relevait Josep Maria Bartomeu le 7 février sur la BBC. C’est pour cela qu’on attire de jeunes talents tels que Dembélé, Arthur, De Jong, Coutinho, Todibo, Ter Stegen, Lenglet… Nous devons prolonger cette ère de l’excellence et du succès.» Successeur désigné, Neymar a préféré partir en août 2017 au Paris Saint-Germain. Le club catalan a alors recruté Ousmane Dembélé, puis Philippe Coutinho, mais les deux joueurs n’ont pas encore les épaules pour assurer la relève.

«Messi va laisser un immense vide, c’est inévitable, clame Josep Maria Minguella, l’agent historique du club qui a notamment amené Diego Maradona, Hristo Stoichkov ou encore Rivaldo. Le remplacer, c’est impossible. La seule solution pour compenser son absence, c’est de faire signer des joueurs de haut niveau, qui seront chargés de réaliser ensemble le travail et les choses exceptionnelles que fait Messi.»

C’est le sens des signatures d’Arthur Melo (22 ans), Clément Lenglet (22 ans), Frenkie De Jong (21 ans, il arrivera cet été) ou encore Jean-Clair Todibo (19 ans), censés prendre le relais de cadres tels qu’Ivan Rakitic, Gerard Piqué et Sergio Busquets. Pour leur première saison sous le maillot blaugrana, Arthur Melo et Clément Lenglet s’affirment déjà comme des valeurs sûres. Associé à Sergio Busquets, le milieu de terrain brésilien apporte de la percussion au jeu barcelonais, tandis que le défenseur central français démontre qu’il est bien plus qu’un faire-valoir de Samuel Umtiti au côté de Gerard Piqué.

Erreurs de casting

En dehors de ces transferts pensés sur le long terme, le Barça a enchaîné les erreurs de casting ces dernières années, sous les directions sportives d’Andoni Zubizarreta (2010-2015), de Robert Fernandez (2015-2018) puis de la doublette Pep Segura-Eric Abidal (depuis l’été dernier). Douglas Pereira (qui a rejoint le club en 2014), Arda Turan, Aleix Vidal (2015), André Gomes, Denis Suarez, Paco Alcacer, Lucas Digne (arrivés en 2016) ou encore Yerry Mina n’ont ainsi jamais trouvé leur place au sein du collectif et ont été priés d’aller voir ailleurs.

Acheté aux Girondins de Bordeaux juste avant la clôture du mercato l’été dernier et chipé à l’AS Roma, à laquelle il était promis, l’attaquant brésilien Malcom (22 ans) n’entre pas dans les plans d’Ernesto Valverde, à l’instar de Jason Murillo et Kevin-Prince Boateng, recrutés en janvier pour pallier la blessure de Samuel Umtiti et le départ de Munir el-Haddadi. Prêtés jusqu’en fin de saison par Valence et Sassuolo, le défenseur central colombien et l’attaquant ghanéen ne sont que de passage, une situation qui souligne un certain manque de planification de la part de la direction sportive blaugrana.

On ne parle pas que de Messi, mais d’une génération exceptionnelle qui a fait du Barça une référence mondiale

Victor Font, candidat à la présidence du club

Les chantiers auxquels celle-ci doit s’atteler concernent les postes de latéral gauche et de sentinelle, où Jordi Alba et Sergio Busquets n’ont pas de remplaçant naturel, même si le Hollandais Frenkie De Jong sera appelé à relever progressivement le pivot catalan. Aux avant-postes, Luis Suarez (31 ans) paie son statut d’irremplaçable depuis quatre saisons et demie. Le club lui cherche également un héritier.

Préparer l’après est l’argument de campagne de Victor Font, candidat à la présidence du club. «On ne parle pas que de Messi, mais d’une génération exceptionnelle qui a fait du Barça une référence mondiale, candidat à tous les titres chaque année, indiquait-il le 31 janvier lors du lancement de sa candidature. L’arrivée de fonds d’investissement étrangers soutenus par des Etats, l’élan inflationniste et la rénovation coûteuse du Camp Nou, alors que Messi n’est plus qu’à quelques années de sa retraite, constitue la pire combinaison possible pour le Barça.»

Associé des anciens vice-présidents blaugrana Ferran Sorriano et Marc Ingla, respectivement CEO de Manchester City et directeur général de Lille, ce quadragénaire se pose en alternative de la direction actuelle avec son programme «Si al Futur» («Oui au futur»), alors que les socios seront appelés à élire un nouveau président en 2021.

«Pas de projet clair»

«La solution de facilité serait de transformer le Barça en société anonyme, lâche Victor Font, actuel directeur de la société de télécommunication Delta Partners Group. Les dirigeants du club agissent comme s’ils en étaient les propriétaires. Ce sont des chefs d’entreprise catalans amis du président. Il faut changer ça et mettre à la tête du Barça des gens compétents dans trois domaines. Tout d’abord le sportif: il n’est pas normal que des figures comme Pep Guardiola, Carles Puyol, Andrés Iniesta ou Jordi Cruyff ne travaillent pas pour le club. Ensuite, le monde institutionnel, en intégrant des gens qui ont travaillé auprès de la FIFA et de l’UEFA. Et enfin le monde entrepreneurial, mais pas de la construction, du textile ou de l’alimentation, comme c’est le cas depuis des années. Il faut des personnes qui apportent leur expertise dans des secteurs en lien avec le football, tel que l’audiovisuel et l’entertainment

L’héritage de Johan Cruyff revient aussi régulièrement dans le discours de Victor Font, soutenu notamment par Carles Puyol, Xavi et l’ancien président Joan Gaspar. En filigrane, le rôle de la Masia est évoqué. «Les talents sont là, mais de plus en plus s’en vont, car ils ne voient pas de projet clair qui leur garantisse des chances d’arriver en équipe première», juge le candidat. Lancé dans le grand bain il y a deux ans par Luis Enrique, Carles Aleña multiplie les apparitions avec les A cette saison, mais son cas fait figure d’exception. Utilisé pour la première fois par Pep Guardiola en 2010, Sergi Roberto est le dernier canterano (joueur formé au club) à s’être imposé comme titulaire, à la suite du départ de Dani Alves pour la Juventus à l’été 2016.

La fuite des talents 

«Dernièrement, le centre de formation a perdu du poids et des joueurs importants sont partis pour rejoindre d’autres équipes où ils voient plus de possibilités [de jouer], regrettait Lionel Messi en juin dans le quotidien Sport. C’est bizarre qu’ils quittent la meilleure équipe du monde pour une autre plus faible, si jeunes, sans attendre. Des équipes anglaises ou allemandes viennent – comme c’est arrivé avec ce garçon de 16 ans [Sergi Gomez] – et leur promettent qu’ils vont s’entraîner et jouer avec les pros. Il faut leur montrer que ce n’est pas impossible d’intégrer l’équipe première du Barça.»

Lionel Messi fait référence à la fuite des talents qui touche le Barça ces dernières saisons. Après Jordi Mboula (19 ans, 3 millions d’euros) et Eric Garcia (18 ans, 1,7 million d’euros), transférés respectivement à l’AS Monaco et à Manchester City à l’été 2017, Sergio Gomez (18 ans) a signé au Borussia Dortmund en janvier 2018 (3 millions d’euros). En fin de contrat avec le Barça, Adria Bernabé (17 ans) a lui aussi rejoint Pep Guardiola dans le nord de l’Angleterre l’été dernier.

«La Masia ne peut pas se contenter de faire venir de jeunes Espagnols comme le font des petites équipes comme Grenade, Getafe ou Leganés, estime Josep Maria Minguella, qui fut par ailleurs adjoint du légendaire Rinus Michels sur le banc du Barça dans les années 1970. Le club doit aller chercher les futurs talents dans toute l’Europe, et pas seulement dans notre pays. Rien ne garantit que ces jeunes joueurs deviendront de bons footballeurs mais je suis persuadé que les nouveaux Sergi Roberto viendront par exemple de Belgique ou de Croatie.» Le jeune relayeur hollandais Xavi Simons (15 ans) et la sentinelle anglaise Marcus McGuane (20 ans) pourraient être ceux-là.