Roger Federer n'a pas changé. Il a gardé la même petite amie, les mêmes copains de quartier, les mêmes rêveries – marquer des buts au Parc Saint-Jacques – la même spontanéité, la même considération pour le genre humain. Ni les titres ni la sacralisation médiatique n'ont aliéné sa nature profondément affable. A l'ère des sportifs formatés, initiés à l'art du rictus et du stéréotype, Roger Federer, roi des types et de tous les tennismen, s'accorde l'excentricité suprême: être lui-même.

Homme-orchestre

Au-delà du garçon de bonne compagnie est apparu cette année un champion assumé, sûr de sa force et de la fascination que, insidieusement, il exerce sur ses semblables; un champion caparaçonné dans une sorte de flegme hermétique. «Roger a la faculté de dissimuler ses peurs pour ne laisser paraître que l'élégance qui le caractérise», s'est étonné Andre Agassi. Les chiffres sont éloquents: le Bâlois n'a perdu qu'un seul des vingt-cinq sets qu'il a disputés dans le dernier carré d'un tournoi du Grand Chelem. Mieux: il a remporté ses douze dernières finales. «Un déclic s'est produit au Masters, quand j'ai épinglé toutes mes bêtes noires.» La découverte tient dans cette impression d'invulnérabilité, naturelle ou feinte, que Federer arbore constamment. Tout aussi stoïque, tout aussi dominateur, Pete Sampras en est devenu ennuyeux – pour autant que la perfection puisse paraître fastidieuse à ceux qui la poursuivent sans relâche. Ses six années au sommet l'ont épuisé. «Je me suis consumé», a-t-il avoué.

Comme Sampras, Federer a franchi une étape décisive dans sa vie de compétiteur, mais également d'homme, en assumant son lourd héritage génétique. «Tout le monde répétait que j'avais du talent. Sur un court, je n'étais jamais content. Je ne pouvais rien me pardonner. Dès que je jouais mal, je cédais à une grosse frustration.» L'adolescent envoie valdinguer ses raquettes, pleure de rage, manifeste un souverain mépris des confrontations laborieuses. Ses rapports avec la défaite sont ambigus. Il triche à des jeux de société et jette les pièces à la figure de sa sœur. A son contact, Peter Lundgren explore l'obscure alchimie du génie à l'état pur: «Son don le sort de la norme et, longtemps, ce fut l'origine de ses problèmes. Roger est honnête, il sait qu'il est doué. Mais les attentes de son entourage, la peur de décevoir ont engendré une pression qu'il n'était pas capable de supporter.» Le numéro un mondial acquiesce doucement: «De tout temps, je crois, les attentes du monde extérieur ont dépassé mes propres espérances.»

Au surdoué cabochard – «un morveux», a dit Lundgren – a succédé un adulte accompli de 23 ans. Roger Federer a donné à son formidable instinct un physique et un mental appropriés. Nul autre, en dehors de Safin, ne recèle des aptitudes aussi insondables. Andy Roddick l'a exprimé de manière prosaïque: «Moi, je joue d'un instrument à cordes. Lui est un homme- orchestre.» La prodigieuse évidence de son jeu fascine et émerveille. John McEnroe admire: «Roger est le joueur le plus doué que je n'aie jamais vu. Il peut devenir le plus grand de l'histoire.»

Roger Federer: Né le 8 août 1981 à Bâle. Résidence: Oberwil. (BL) Taille: 1,85 m. Poids: 80 kg. ATP: 1er avec 1117 pts. Titres: 21 dont 10 en 2004. Gains: 12 575 555$ dont 4 837 547$ en 2004. Victoires en Grand Chelem: Wimbledon (2003; 2004), Open d'Australie (2004), US Open (2004).