Football

La méthode Celestini

Toute la semaine, Le Temps a suivi les entraînements du Lausanne-Sport, surprenant deuxième du championnat de Super League avant le choc au sommet ce dimanche contre le FC Sion. L’entraîneur vaudois Fabio Celestini est au cœur de cette réussite, qu’il refuse de qualifier de miraculeuse

Dimanche 23 octobre à 16h, le Lausanne Sport accueille le FC Sion pour le compte de la douzième journée du championnat de Super League. Les Vaudois sont actuellement deuxièmes, les Valaisans troisièmes, et même si Bâle est loin devant (14 points d’avance), il s’agit du premier match au sommet entre deux clubs romands depuis la «finale» pour le titre entre Lausanne-Sports (à l’époque, avec un «s») et Servette en 1999.

A l’époque, Fabio Celestini était un jeune joueur du LS, parmi les plus grands espoirs du football suisse. Il est aujourd’hui le jeune entraîneur du LS (il aura 41 ans le 31 octobre), sans doute le plus prometteur de sa génération. Même le Blick – au mieux dédaigneux, le plus souvent sévère, lorsqu’il s’agit des Welsches à crampons – ne tarit pas d’éloge sur «le nouveau Lucien Favre». «Das Wunder von Lausanne», a titré le faiseur de roi en Une de son édition du 3 octobre.

«Pas de miracle lausannois»

Le journal est là, posé sur ce bureau sans âme de cette pièce sans fenêtre nichée sous la tribune principale du stade de la Pontaise. «Je n’aime pas ça», lance Fabio Celestini. «Kubi Türkyilmaz m’a envoyé un SMS: «achète le Blick demain». Je ne l’ai jamais fait en quinze ans de carrière, mais j’ai acheté le Blick. Honnêtement, ça ne me plaît pas beaucoup. Je sais très bien que si nous étions septièmes, on me critiquerait pour les raisons exactes qui font que l’on m’encense aujourd’hui. Il n’y a pas de miracle lausannois, seulement un staff qui bosse et des joueurs de talent et réceptifs. Alors si Le Temps veut me suivre toute la semaine, ça m’intéresse seulement si c’est pour montrer le travail, pas le miracle.»

La réunion préparatoire à ce reportage d’une semaine au contact de l’équipe la plus séduisante du football suisse mériterait à elle seule un article. Tout Fabio Celestini est dans cette vraie-fausse négociation: le caractère, la méfiance, cette façon de titiller son interlocuteur pour le jauger, et surtout cette passion dès qu’il s’agit de parler de football. Au bout de dix minutes, l’entraîneur se lève de son fauteuil, déroule un paper-board, déplace des pions à l’effigie de ses joueurs sur un tableau aimanté et explique avec passion et conviction sa conception des mouvements collectifs, sa règle des «7 hauteurs et des 3 largeurs», pourquoi l’attaquant doit faire son appel dans le dos du défenseur et pourquoi les passes horizontales («toujours en diagonal!») sont interdites. L’idée ne l’emballe pas mais au bout d’un moment, il conclut l’entretien et lance: «Bon, à mardi, 10 heures.»

Mardi, à dix heures, le LS se remet avec peine d’une défaite inattendue subie trois jours plus tôt à Thoune (1-0). Peut-être grisé par sa nouvelle réputation de petit Barça, le promu a déjoué. Il a de surcroît perdu trois joueurs clé pour le prochain match contre Sion: les défenseurs Jérémy Manière et Elton Monteiro, le milieu de terrain et capitaine Olivier Custodio. La semaine ne sera pas ordinaire. Elle commence sur le terrain de Bois-Gentil, le stade voisin de l’ES Malley. Les joueurs font le court déplacement à pied, parfois en crampons sur les passages cloutés. L’entraîneur les rejoint, un café à la main.

Une précision incroyable

Le terrain n’est pas roulé, les lignes ne sont pas tracées, seules quelques assiettes disposées sur une ligne fictive «ferment» les côtés extérieurs de la surface de réparation. A première vue, on pourrait croire à une équipe de deuxième ligue un peu livrée à elle-même. L’entraînement est en réalité minutieusement préparé. Il est le fruit d’un gros travail en amont réalisé avec le staff, l’adjoint Jean-Yves Aymon, l’analyste vidéo et les deux préparateurs physiques. Sur le terrain, Fabio Celestini n’a besoin que d’un sifflet. Il a tout en tête. Il sait exactement ce qu’il veut, et pourquoi.

 C’en est même impressionnant. Toute la semaine, l’entraîneur lausannois va diriger, replacer, conseiller ses joueurs avec une précision incroyable. Il avait prévenu: ce ne sont pas tant les exercices qui importent que la manière dont ils sont exécutés. Sur une séquence qui ne correspond pas à ses attentes, il peut arrêter le jeu et donner sans hésitation des consignes personnalisées claires et précises à trois joueurs différents: le placement de l’un, la position du corps d’un autre, l’appel du dernier. «Il voit tout», s’étonne le milieu de terrain Xavier Margairaz. «J’insiste simplement sur quelques grands principes généraux que je répète constamment et que les joueurs doivent connaître», minimise le coach.

Toute la semaine, le rite sera immuable. Un seul entraînement, de 10h15 à midi.

Les joueurs doivent être au vestiaire à 9h30. «Certains font des soins, ont une séance vidéo individualisée ou des exercices de prévention musculaire», explique le milieu de terrain Alexandre Pasche. Sauf entretiens individuels, Fabio Celestini ne cherche pas forcément à voir ses joueurs. Tous viennent le saluer au début de la séance. Poignée de main à la française. Une citation (en espagnol) de Luis Aragones est inscrite en grand sur une banderole. Il parle en espagnol, en français, en italien, selon son interlocuteur. Tout le monde a l’air de comprendre, sauf le Nord-Coréen Pak qui a droit à quelques mots d’anglais.

Un choix de joueurs qui en dit long

Partout où il est passé, Celestini s’est inspiré, imprégné de ses entraîneurs, «des gars qui pouvaient être fous de rage après une victoire à Bordeaux parce qu’on avait mal joué, ou qui parvenait à nous convaincre que l’on pouvait gagner 4-0 contre le Barça». De sa carrière, pleine de hauts faits dans des équipes moyennes, il a gardé la conviction qu’«il y a toujours une chance de gagner, et qu’il faut la jouer à fond.»

Cela passe par un jeu très précis dont le choix de ses joueurs exprime les caractéristiques. Tous sont jeunes, vifs, mobiles, techniques. Lorsqu’il a fallu constituer un effectif, Fabio Celestini, conscient des moyens financiers limités de Lausanne, a fait le pari du style de jeu plutôt que des qualités individuelles. Un exercice de conservation de balle dans un petit périmètre révèle un niveau technique d’ensemble peu courant en Suisse. Des joueurs peu cotés, souvent abonnés au banc de touche, sont au niveau des titulaires. Sans eux, pas d’entraînement de haut niveau. Mais pour cela, il faut un entraîneur capable de faire adhérer tout un groupe à sa philosophie.

A l’observer, on se persuade que les qualités de management de Fabio Celestini ne sont pas que techniques. C’est aussi un acteur, un conteur. Doté d’un vrai charisme, il sait parler à son groupe, toujours dans des mots simples, avec parfois des «c’est nous qu’on» mais en laissant des pauses, en cherchant le regard, en changeant d’intonation et au besoin en utilisant l’humour.

A l’exception de la séance de vendredi, très ludique car portée sur la récupération à 48 heures du match, le groupe professionnel impressionne par son sérieux et son implication. «C’était très studieux cette semaine, reconnaît l’entraîneur, parce qu’ils savent qu’ils n’ont pas été bons à Thoune et qu’il y a des places à prendre dimanche.»

Joueur réputé pour son intransigeance et sa rage de vaincre, Celestini se révèle un coach étonnamment compréhensif. «J’ai de l’indulgence pour quelqu’un qui tente le geste juste mais le réalise mal. J’ai besoin du talent de mes joueurs, je dois donc les mettre en confiance. Après, quelqu’un qui pense juste mais qui fait faux à chaque fois, il n’a pas le niveau.»

Un chef d'orchestre

Il est également moins directif qu’on pourrait le penser. «C’est un équilibre à trouver, nuance Fabio Celestini. Je veux que mes joueurs sentent quand ils doivent respecter les consignes et quand ils doivent s’en affranchir. Eux seuls sont sur le terrain; ils doivent être capables d’interpréter notre partition en fonction du contexte et de la situation.» L’entraîneur est un chef d’orchestre.

Cette méthode est en place depuis près de deux ans maintenant. Les joueurs les plus anciens la connaissent parfaitement. On sent que d’autres, arrivés plus récemment, doivent s’y fondre. «Lorsqu’il voit que nous avons intégré quelque chose, il ajoute une variante ou passe au niveau supérieur», explique Xavier Margairaz. Plusieurs exercices se font sans opposition, pour conditionner des réflexes collectifs. «Je l’ai pas mal fait à Zurich avec Lucien Favre, note Xavier Margairaz, qui note une même passion, un même perfectionnisme, une même capacité de travail chez les deux entraîneurs. «Lulu insiste peut-être plus sur la progression individuelle du joueur et Fabio sur celle du collectif.»

Toute la semaine, le travail (toujours avec ballon) a servi à préparer le match de dimanche et répondre à deux interrogations: comment remplacer les joueurs suspendus? Comment contrer les points forts du FC Sion?

Sans trop dévoiler de la tactique mise en place, il faut se la figurer comme un jeu: Sion sait que Lausanne aime construire ses actions depuis l’arrière. Lausanne sait que Sion va tenter de le presser haut sur le terrain. C’est une sorte de jeu à distance entre les deux entraîneurs. Plutôt que de renoncer à son style de jeu, Fabio Celestini a préparé ses joueurs à être plus mobiles, à faire les bonnes courses, à voir avant, pour quand même jouer, se sortir du piège valaisan, et peut-être lui en tendre un si, la zone de pressing franchie, l’équipe peut basculer d’une infériorité numérique défensive à une supériorité numérique offensive.

A-t-il trouvé la solution? «On le saura dimanche à 18h. C’est toujours le résultat qui donne la réponse.»


Repères

1975. Naissance à Lausanne

1995. Débute comme joueur (milieu de terrain) au Lausanne-Sports

2004. Capitaine de l’Olympique de Marseille. Participe à l’Euro avec l’équipe de Suisse (35 sélections, 2 buts)

2010. Revient à Lausanne après six ans en Espagne

2015. Devient entraîneur du Lausanne-Sport

2016. Promotion en Super League

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