En 1968, la révolte estudiantine gronde, la lutte contre les inégalités raciales s'intensifie, et jamais le sport n'aura si bien fait corps avec son époque. En octobre, aux Jeux olympiques de Mexico, les disciplines se réinventent, les records tombent et le podium devient tribune politique. 50 ans plus tard, «Le Temps» retrace les moments forts de l'événement.

La cérémonie de remise des médailles du 200 mètres des Jeux olympiques de Mexico aura lieu dans quelques instants et John Dominis ne s’attend «à rien de particulier». Pour l’expérimenté envoyé spécial du magazine Life, photographier un podium tient de la routine. Alors il mitraille machinalement. Sans véritablement prêter attention à ce qu’il se passe. Sans comprendre, racontera-t-il, que l’histoire du sport connaît devant son objectif un tournant majeur. Regard vers le sol, Tommie Smith (or) et John Carlos (bronze) lèvent un poing ganté de noir pendant l’hymne national américain, pour protester contre les inégalités raciales aux Etats-Unis. Les photos prises gravent dans la légende cet instant où le stade est devenu une tribune politique, à la stupéfaction générale et sous les huées du public mexicain.

Aujourd’hui, ce geste pionnier a gagné bonne presse. Avec le recul, il symbolise davantage la résistance contre l’injustice en général qu’il ne témoigne d’une prise de position publique dans un combat en particulier. Ceux qui l’ont réalisé sont «des sources d’inspiration pour des générations d’athlètes, qui ne peuvent qu’aspirer à suivre leur exemple de faire passer des principes avant leurs intérêts personnels», déclarait en 2011 Akaash Maharaj, membre du Comité olympique canadien.

Lourd tribut à payer

Tommie Smith lui-même a participé à donner à son poing levé une certaine universalité en écrivant, dans son autobiographie, qu’il était celui des «droits de l’homme» plus que du «Black Power», même si c’est ce que lui et son camarade affirmaient sur le moment. La fameuse scène s’est aussi invitée sur la pochette d’un single de Rage Against The Machine (Testify, 2000) et dans les textes de nombreux rappeurs américains (Jay-Z, Kendrick Lamar, Earl Sweatshirt) pour devenir un morceau de culture populaire.

Les réseaux sociaux ont également rendu virale l’histoire de l’Australien Peter Norman, médaillé d’argent et «troisième homme» de la fameuse image. Sur le podium, il ne fait rien de particulier, mais il a joué un rôle important dans la scène. Alors que John Carlos avait oublié ses gants noirs, c’est lui qui a suggéré aux deux athlètes américains de se partager la paire de Tommie Smith. Cela explique que les deux hommes ne lèvent pas le même bras. Pour avoir soutenu cette performance, Peter Norman paiera lui aussi un lourd tribut suite à son podium olympique.

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Car les trois hommes furent parias bien avant de devenir héros. Tommie Smith et John Carlos seront bannis des Jeux olympiques mexicains par l’équipe américaine. Cloués au pilori par les médias. Ostracisés dès leur retour au pays. Des menaces de mort pleuvront sur eux et leurs familles. La femme du premier s’en ira. Celle du second se suicidera. Mais les efforts consentis par tous les pouvoirs (politique, sportif, moral) pour condamner leur geste n’enraieront pas le mouvement de politisation du stade, qui demeure effectif cinquante ans après.

De boycott en boycott

En 1972, les Jeux olympiques de Munich donnent l’opportunité à Vincent Matthews et Wayne Collett de rejouer la scène du podium de Mexico 68. Beaucoup plus tragiquement, le groupe terroriste palestinien Septembre noir profite de l’événement pour prendre en otage des membres de l’équipe israélienne. Onze athlètes, entraîneurs et juges seront tués. En 1976, 25 pays africains boycottent les JO de Montréal pour protester contre une tournée de l’équipe néo-zélandaise de rugby dans une Afrique du Sud soumise au régime de l’Apartheid. En 1980, le président des Etats-Unis, Jimmy Carter, incite au boycott des JO de Moscou pour s’élever contre l’invasion de l’Afghanistan par l’Union soviétique; une soixantaine de nations suivront. Quatre ans plus tard, c’est au tour de l’URSS de boycotter les Jeux de Los Angeles…

Chaque édition des Jeux olympiques, ou presque, aura dès lors sa controverse politique. Avant 1968, il y en avait déjà eu. En 1936, Jesse Owens était devenu le symbole de la résistance au nazisme lors de Jeux olympiques de Berlin imaginés comme un instrument massif de propagande. Mais l’athlète n’avait, finalement, rien fait d’autre que d’être lui-même. C’est-à-dire noir de peau et rapide sur la piste. A Mexico, Tommie Smith et John Carlos ont montré à tous les sportifs qu’ils pouvaient profiter de leur exposition médiatique pour faire passer un message, délibérément. Pour autant qu’ils soient prêts à en payer les frais.

De Mexico à Rio

Aux Jeux olympiques de Rio en 2016, Feyisa Lilesa franchit la ligne d’arrivée du marathon en deuxième position, les bras formant un X au-dessus de sa tête pour dénoncer le traitement réservé aux Oromos, son ethnie, en Ethiopie. Mais, persuadé d’être menacé s’il retournait chez lui, il doit s’exiler suite à son geste. Le quarterback Colin Kaepernick, lui, n’a toujours pas retrouvé de club depuis qu’il a, en 2016, posé un genou à terre pendant l’hymne américain précédant les matchs de NFL pour protester contre les violences policières à l’encontre des Noirs.

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Tout controversés qu’ils soient, les athlètes qui, aujourd’hui, débordent du sport pour défendre une cause trouvent autant de supporters que de détracteurs. Colin Kaepernick ne joue plus au football (pour l’instant) mais il est devenu une icône de la lutte contre les inégalités. Tommie Smith et John Carlos, eux, auront dû attendre une vingtaine d’années pour que leur geste ne soit plus vu comme, ainsi que le rapportaient certains envoyés spéciaux, «une protestation pathétique».

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