Mexico – Les révolutions de 68

Mexico 68: et la femme entra enfin dans le stade

En devenant la première femme dernière relayeuse de la flamme, l’athlète mexicaine Enriqueta Basilio a éclairé le long combat du sport féminin pour la reconnaissance olympique

En 1968, la révolte estudiantine gronde, la lutte contre les inégalités raciales s'intensifie, et jamais le sport n'aura si bien fait corps avec son époque. En octobre, aux Jeux olympiques de Mexico, les disciplines se réinventent, les records tombent et le podium devient tribune politique. 50 ans plus tard, «Le Temps» retrace les moments forts de l'événement.

Le feu sacré était arrivé par bateau à Veracruz. La flamme olympique avait ensuite franchi des cols, traversé des cours d’eau et des marées humaines, parcouru le Mexique, premier pays d’Amérique latine à accueillir les Jeux olympiques. Le 12 octobre 1968, la torche entrait dans le stade olympique au bout du joli bras nu d’Enriqueta Basilio, 20 ans, première femme de l’histoire moderne de l’olympisme à être la dernière relayeuse de la flamme.

Le nom de celui ou celle qui a l’honneur d’embraser la vasque olympique, dernière manifestation symbolique avant le début des épreuves, est devenu au fil du temps un enjeu autant qu’un jeu de pistes. L’honneur est si grand qu’il est tronçonné, et partagé à plusieurs: il y a celui qui pénètre dans le stade, celui qui parcourt la dernière ligne droite, celui qui monte les marches jusqu’à l’autel, celui enfin qui allume le feu.

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Mais le 12 octobre 1968, Enriqueta Basilio a fait tout cela toute seule, captant durant de longues minutes toute l’attention du stade et du monde. Dans La fabuleuse histoire des Jeux olympiques, Robert Parienté est sous le charme: «Déesse d’un monde nouveau, admirable relais des vestales grecques, elle escalade de sa foulée légère l’immense escalier, puis, tout là-haut, se tourne vers le stade et, pendant quelques instants, nous offre sa beauté.» Très brune, l’éclat de sa peau mate rehaussé par une tenue blanche sans manches, elle avale sans faiblir les 93 marches qui la conduisent à sa destinée, souriant sans cesse malgré l’acide lactique qui engorge ses vaisseaux et tenaille ses cuisses.

85 Suisses, dont 4 femmes

C’est un véritable effort et il y a un réel enjeu à l’endurer sans souffrance apparente, comme une véritable athlète. En 1968, la femme commence tout juste à conquérir sa place dans «la grande famille olympique». Elle y a été officiellement admise dès 1900 mais sa participation n’y est longtemps que symbolique: quelques participantes, cantonnées à quelques sports, jugés «aptes» aussi bien physiologiquement que socialement à la pratique féminine: le tennis, la voile, le croquet, les sports équestres, le golf. La barre des 10% de participation féminine a été franchie à Helsinki en 1952 mais les progrès sont lents. En 1968, il n’y a pas d’épreuves féminines en cyclisme, en aviron, en lutte, en tir, en haltérophilie, en basketball. Enriqueta Basilio est inscrite dans plusieurs disciplines de sprint, dont le 80 m haies, qui deviendra 100 m haies à partir de 1972. L’athlétisme féminin – 12 épreuves contre 24 pour les hommes – s’arrête au 800 m. Au-delà, on pense encore que les courses de longue distance sont néfastes pour la femme, qu’elles peuvent provoquer des descentes d’organes.

Lors de la cérémonie d’ouverture, les Mexicaines en tailleur blanc ont défilé séparées de leurs compatriotes hommes, dont elles ne représentaient qu’un cinquième des effectifs. La délégation suisse, menée par le cavalier fribourgeois Henri Chammartin, compte 85 membres, dont seulement quatre femmes. Il y a parmi elles Marianne Gossweiler, qui contribuera à la médaille de bronze du dressage par équipe.

Une autre femme se distingue lors de cette cérémonie d’ouverture: la nageuse française Christine Caron. Médaillée d’argent quatre ans plus tôt à Tokyo, première star du sport féminin en France, «Kiki» Caron porte le drapeau tricolore. «A Mexico, beaucoup étaient soufflés qu’une gonzesse soit porte-drapeau, dira-t-elle avec sa gouaille parisienne en 2016 dans Le Journal du dimanche. On commençait seulement à regarder le sport féminin à cette époque.»

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Choisie pour son charme

On le regardait aussi pour ses jolies jambes. Enriqueta Basilio fut d’ailleurs choisie pour sa beauté plastique. Les organisateurs, qui entendaient se servir des Jeux pour donner une image belle et moderne du Mexique, voulaient frapper un grand coup en désignant une femme comme dernière relayeuse. Il fallait qu’elle soit capable sportivement de monter en courant le grand escalier situé à 2200 m d’altitude, mais il fallait aussi qu’elle soit «féminine». Enriqueta est invitée à une sorte de casting. Lorsqu’ils la voient dans sa tenue immaculée, les membres du Centre sportif olympique mexicain ont une révélation: elle est la Diosa voladora, la «Déesse volante».

Dans l’attente de la cérémonie, elle est tenue au secret, confinée au Centre olympique. Elle ne sait rien de la répression sanglante, le 2 octobre, du mouvement étudiant de Tlatelolco mais voit la présence militaire se renforcer autour d’elle. Elle n’a pas vraiment peur, on lui a répété qu’après tout, ce serait un bon entraînement avant sa course. Tout se passe comme dans un rêve. Le réveil est irréel: elle est seule, sans argent, livrée à elle-même en mini-short blanc pour rentrer au village olympique. Elle emballe sa torche dans un journal, se fait prêter une veste et sort par l’arrière du stade.

Elle participe ensuite aux épreuves du 80 m haies, du 400 m plat et du relais 4×100 m, où elle est à chaque fois éliminée au premier tour. Elle devient par la suite dirigeante, et même députée, porte à nouveau la flamme olympique en 2004, et reste fidèle toute sa vie aux idéaux de l’olympisme qu’elle porta à bout de bras le 12 octobre 1968. Le 12 octobre dernier, une cérémonie commémorative a réuni à Mexico les grands noms des Jeux de 1968. Il y avait Bob Beamon, il y avait Dick Fosbury, il y avait John Carlos et il y avait Enriqueta Basilio, la Déesse volante.

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