C’est un hôtel de Culiacan où Julio César Chavez, considéré comme le meilleur boxeur mexicain de tous les temps, a ses habitudes. Etablissement au charme suranné, le Lucerna a été baptisé par son fondateur en hommage à l’hospitalité des habitants de Suisse centrale. Habitué à recevoir les gens célèbres transitant par la capitale du Sinaloa, un Etat du nord-ouest du Mexique, il héberge depuis le 8 septembre Diego Armando Maradona, qui descend rarement de sa chambre avant midi. L’homme qui s’est perdu dans des nuits trop blanches a retrouvé le goût du terrain, et même de la victoire, depuis qu’il dirige Dorados Sinaloa en Liga Ascenso (deuxième division). Trois succès en quatre matchs ont fait bondir l’équipe à la huitième place, la dernière à donner accès à la Liguilla (play-off) qui couronne la saison.

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Depuis l’hôtel Lucerna, difficile de se figurer que Culiacan est l’épicentre de la narco-culture, et que Joaquin «El Chapo» Guzman, comme bien d’autres grands capos, y a fait construire de luxueuses résidences. Difficile aussi d’imaginer, depuis l’Estadio Banorte affligé par la chaleur humide, qu’avant Maradona une autre star du ballon rond avait défendu les couleurs de ce petit club mexicain: Pep Guardiola. Egalement hébergé au Lucerna, il a passé le premier semestre 2006, le dernier de sa carrière de joueur, à Culiacan.

Malgré l’arrivée de Maradona, Dorados vit dans l’ombre de l’équipe de baseball locale

Située à quinze heures de route de Mexico et à douze heures de la frontière américaine, la capitale de l’Etat du Sinaloa semble mal vivre l’indifférence. «Puro Sinaloa», «du pur Sinaloa» est le slogan d’une terre contrainte de revendiquer son existence, son mode de vie.

Rachat de franchise

A Culiacan, le football est encore adolescent. Il a exactement 15 ans, né quand Dorados est devenu, en 2003, le premier club professionnel de cette ville d’un million d’habitants. Aujourd’hui encore, malgré l’arrivée de Maradona, Dorados vit d’ailleurs dans l’ombre de l’équipe de baseball locale. Fondé en 1945, Tomateros est l’un des clubs les plus titrés du Mexique. Chacune de ses rencontres se joue à guichets fermés (20 000 personnes) quand le football peine à réunir 10 000 spectateurs.

Dorados est né du rachat de la franchise de l’Atlético Cihuatlan, un club situé à 1000 kilomètres de Culiacan. La pratique, empruntée à la culture du sport américain, est monnaie courante au Mexique. Trois entrepreneurs qui ont en commun des racines espagnoles et une jeunesse dans un internat de Mexico s’étaient alliés au gouverneur du Sinaloa, qui voulait importer le football et construire un stade. «La création du club était notamment un moyen de changer le récit autour de Culiacan et de Sinaloa», nous dit Juan Antonio Garcia, l’un des trois associés, attablé dans un café de Polanco, la zone huppée de Mexico. «Nous voulions aussi nous appuyer sur le talent local, poursuit l’ex-dirigeant, car les jeunes du Sinaloa ont un meilleur biotype que le Mexicain moyen, et la passion pour le football est grande, même si elle cohabite avec le baseball.»

Dorados porte le nom d’un poisson combatif, le doré, difficile à pêcher, et qui se déplace en groupe. L’idée était d’unir l’Etat de Sinaloa, région divisée par le baseball, autour d’un symbole de son littoral pacifique. Pour exister localement et sur la carte du football mexicain, Dorados ne pouvait nager en eaux calmes. Le club de Culiacan, premier à monter en première division la saison suivant sa fondation, va notamment se signaler en 2005 en embauchant l’entraîneur espagnol Juan Manuel Lillo, approché via Jorge Valdano.

Impact tout relatif

Un choix qui, in fine, a fait de Dorados le dernier club où a évolué Pep Guardiola, et le premier où il a entraîné, au premier semestre 2006. «Guardiola admirait Lillo, qui est un érudit du football, et a répondu à son appel, même s’il a touché le pire salaire de sa carrière chez nous», indique Garcia. Si «El Gran Pez» (le grand poisson), surnom du club, ne manque jamais une occasion de revendiquer sa relation de quatre mois avec Guardiola, l’arrivée du Catalan avait toutefois provoqué un impact tout relatif. «Il y avait huit supporters et un journaliste, se rappelle l’ancien dirigeant, et on nous critiquait pour avoir recruté un joueur de 37 ans…»

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En 2006, le terrain d’entraînement de Dorados se situait dans un parc de loisirs mais le club à l’état embryonnaire va pourtant accueillir des conversations décisives pour le futur du football. Dans le dernier virage vers sa reconversion d’entraîneur, Guardiola veut mettre à profit chaque jour, et multiplie les discussions à bâtons rompus avec Lillo et ses adjoints. Le Catalan bombarde aussi de questions le directeur sportif du club, José Luis Real, qui a collaboré avec Marcelo Bielsa à l’Atlas Guadalajara, dans les années 90. Souvent blessé, Guardiola va même donner ses premières indications depuis le banc, à Culiacan.

Aussi impliqué soit-il, l’Espagnol n’a toutefois pas pu empêcher la relégation des Dorados, victimes du système au pourcentage (moyenne de points sur six tournois). Un événement passé inaperçu en Europe, mais qui a peut-être changé la face du football. «Souvent, je dis quatorze secondes pour quatorze trophées [ceux gagnés par Guardiola avec le Barça], dit Juan Antonio Garcia, car on est descendu à cause d’un but à quatorze secondes de la fin du temps réglementaire, et Guardiola nous avait assuré qu’il prolongerait de six mois [durée d’un tournoi au Mexique] si on se maintenait. Que se serait-il alors passé? Aurait-il trouvé une place au Barça?»

Club filiale

A 60 kilomètres du Pacifique, et en contrebas de la Sierra Madre occidentale, où l’on cultive pavot et marijuana, s’est donc nouée une partie du destin du football contemporain. Aujourd’hui, l’arrivée de Maradona donne un nouveau coup de projecteur sur Dorados, un club qui a bien changé depuis le départ de Guardiola. Il a été racheté en 2012 par Grupo Caliente, empire mexicain du jeu de hasard déjà propriétaire des Xolos Tijuana en première division.

Le pedigree de Jorge Hank Rhon, fondateur de la firme, a de quoi interpeller. Ex-maire de Tijuana, cet héritier d’un grand nom du parti révolutionnaire institutionnel qui a régné sur le Mexique de 1929 à 2000 a aussi été soupçonné par la DEA de liens avec le cartel de Tijuana. Hank Rhon partage d’ailleurs quelques passions avec les narcos. Fasciné par les espèces en voie de disparition, ce propriétaire d’un zoo a été arrêté avec un bébé tigre de Sibérie sur la banquette arrière de son véhicule à San Diego, en 1991. La collection d’armes de ce patriarche à la barbe fournie ne dépareillerait pas non plus dans un intérieur de trafiquant: près de 100 calibres de toutes sortes avaient constitué le butin d’une perquisition à son domicile, en 2011. Le propriétaire des Dorados n’est toutefois pas Hank Rhon, mais l’un de ses 19 enfants, Jorge Hank Insunza. A seulement 30 ans, il gère aussi Xolos. «Au Mexique, il n’y a pas de président qui dédie plus de temps à ses équipes», le défend Juan Antonio Garcia.

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Club filiale, Dorados récupère aujourd’hui nombre de joueurs qui ne percent pas chez Xolos et des jeunes pousses de son centre de formation. Des Argentins peuplent également l’effectif. Ils sont, en général, représentés par Christian Bragarnik. Bien implanté chez Xolos et réputé pour être devenu l’agent le plus influent d’Argentine, Bragarnik a été l’homme clé de la négociation entre Dorados et Maradona. Selon le quotidien mexicain Record, Maradona aurait signé pour un an et 150 000 dollars mensuels. Des chiffres niés par une direction qui a souvent peiné à honorer ses engagements financiers envers ses joueurs ces dernières années, malgré les millions qui valsent sur les tables des casinos du Grupo Caliente et via son site de paris.

De très belles prises

Aujourd’hui, Dorados ambitionne de revenir en première division. Maradona a accepté le défi pour relancer sa médiocre carrière d’entraîneur. Pour sa conférence de presse de présentation, plus d’une centaine de journalistes se sont déplacés. Et s’il a été accueilli dans une certaine euphorie par les supporters, qu’un homme à l’addiction connue pour la cocaïne s’installe à Culiacan n’a toutefois pas fait que des heureux. «On n’a pas besoin de ce genre d’icônes, on en a assez», s’indigne ainsi Sandra Reyes, qui enseigne la sociologie dans une ville où les narcos peuvent faire figure de modèle de réussite sociale. On leur dédie des chansons (narcorridos), ils sont convoités par les buchonas, ces femmes voluptueuses qui aspirent à une vie de luxe au bras d’un capo, et façonnent l’image du pays et du Sinaloa à l’étranger.

Juan Antonio Garcia balance: «Moi, je préfère parler de l’exposition sur Frida Kahlo au Victoria Albert Museum, du fait que le Sinaloa est le grenier du Mexique, le plus grand producteur de produits maraîchers, et une grande région de pêche…» Guardiola et Maradona ne sont pas ses moins belles prises.