Rallye

Michaël Burri, au-delà des traces de son père

Le fils du champion Olivier Burri sera le premier Suisse à avoir un statut de pilote officiel d’un constructeur en championnat du monde WRC3. Rencontre dans le Jura bernois

Il est environ 22h30 ce dimanche soir de janvier et Michaël Burri dort profondément dans la voiture. A côté de lui, son père tient le volant. Passé Gênes, il s’arrête pour faire le plein. C’est à ce moment que son téléphone sonne et que la nouvelle tombe. L’excitation l’amène à bloquer sa carte de crédit, puis il réveille son fils: «On est les champions!» Il n’y a pas de champagne pour fêter ça, mais dans l’anonymat d’une station-service italienne, Michaël Burri entre dans l’histoire du sport automobile comme le premier Suisse à devenir pilote officiel d’un constructeur en championnat du monde des rallyes WRC3.

En quittant Monaco quelques heures auparavant, le jeune homme de 28 ans est amer. Sa victoire lors du Rallye de Monte-Carlo ne lui suffit pas pour devancer Luca Rossetti au classement final du Trophée européen Clio R3T. Il termine le week-end à la fois vainqueur et vaincu, fier de la performance réalisée avec son navigateur Anderson Levratti et déçu du résultat. Mais pendant le trajet de retour vers le Jura bernois. Les infos s’égrènent au compte-gouttes: la voiture de Luca Rossetti n’était pas conforme au règlement; l’Italien est déclassé; Michaël Burri récupère le titre. Et avec lui sa récompense, celle-là même qui avait poussé le jeune homme de 28 ans à choisir ce championnat plutôt qu’un autre: un programme de six manches chez Renault Sport Technologies, à compter du Rallye du Portugal, en mai prochain.

D’excellents pilotes suisses

La Suisse a toujours compté d’excellents pilotes de rallye, de Cyril Henny à Olivier Gillet, en passant par Laurent Reuche. Mais même le Neuchâtelois, le seul à avoir remporté une coupe de marque sur sol français (le Volant Peugeot en 2010), n’a pas représenté un constructeur en championnat du monde. Il y en a bien un qui aurait pu embrasser une carrière de pilote officiel. C’était en 1990. «On nous a proposé de disputer un championnat d’Italie complet avec une Ford, se souvient l’intéressé, un certain Olivier Burri. Mais pour cela, il fallait tout quitter, mon garage, ma famille. C’était lourd à organiser. J’avais déjà deux enfants à ce moment-là.» Il y a une fille, Jennifer. Et un garçon, Michaël.

Michaël Burri a été bercé dans un siège baquet. Son grand-père avait été vice-champion de Suisse de rallye, son père dix fois champion. Lui se disait, gamin, qu’il serait vice-champion du monde. Pourquoi seulement «vice»? Il ne s’en rappelle même pas, délicieuse logique de l’enfance dont la mécanique se rouille avec les années. Il se souvient par contre bien des glissades en petit tracteur et des interviews qu’il accordait à son cousin, reporter en culottes courtes, un crayon en guise de micro, au terme des spéciales qu’il imaginait avoir disputées. Il sera pilote de rallye, c’est sûr. «Passe ton CFC d’abord», lui dit toutefois son père. Le jeune homme prendra le départ du Critérium jurassien, son premier rallye, quelques jours avant son dernier examen de mécanicien, en 2008.

Lire aussi: en 2012, Journal de bord d’un fou du volant

«Le fils Burri»

Dans le milieu, Michaël est «le fils Burri». On le regarde presque d’un œil attendri faire ses armes, loin dans le classement. Mais il progresse et le regard des autres se transforme. Le bon copain devient un rival. Un rival avec un patronyme qui devient lourd à porter. «Mon parcours a été difficile à assumer pour Michaël, reconnaît Olivier Burri. On lui reprochait de vivre sur son nom.» «Tout le monde disait que c’était facile pour moi, raconte l’intéressé. C’est bien gentil, mais en matière de pilotage, il fallait quand même assurer. Mon père n’était pas au volant à ma place.»

Il y a pourtant un domaine où Michaël Burri a largement profité de sa filiation, et pas des moindre: le financement. Si le rallye était dans l’ADN de la famille même avant lui, Olivier Burri a construit son modèle économique à partir de rien. «Au début, nous avions un tout petit budget. Petit à petit, à force de contacts, de meetings, de rencontres, nous nous sommes créé un groupe d’amis, un réseau de soutien qui va bien au-delà du Jura», raconte-t-il. Ses partenaires fidélisés, le père de famille a pu les réorienter vers son fils à mesure que sa carrière décollait.

L’ego de côté

A 52 ans, celui qui fut le premier Suisse à marquer des points en championnat du monde participe encore volontiers à quelques épreuves. Mais pour permettre à Michaël de franchir un cap, il a mis ses propres projets entre parenthèses. «Pour la petite histoire, j’avais décidé de m’offrir une nouvelle voiture, une Skoda, pour faire quelques manches du championnat de Suisse. J’ai annulé la commande pour pouvoir me consacrer à Michaël. Pour lui, j’accepte de mettre mon ego de pilote de côté.»

Parfois, un champion se construit ainsi sur plusieurs générations. Philippe Guerdat a mis tôt un terme à sa carrière de cavalier pour favoriser celle de son fils Steve, qui deviendra champion olympique à Londres. Christian Grosjean avait goûté aux joies du sport automobile avant son fils Romain, qui deviendra pilote de Formule 1, comme Sébastien Buemi, dont le grand-père Georges Gachnang était déjà un as du volant.

Une carotte de luxe

Avec l’appui de son père, Michaël Burri tente, lui, depuis quelques années de franchir un cap, de se faire remarquer. En 2013, il participe au WRC juniors, mais les conditions ne sont pas vraiment idéales. «Sur les neuf pilotes engagés, j’étais le seul qui devait être au boulot le lundi matin, se rappelle Michaël Burri, qui gère un garage à Tavannes. Les autres pouvaient se consacrer presque entièrement au rallye.» L’expérience se termine sans ouverture.

Et puis se présente l’opportunité de participer à ce Trophée européen Clio R3T, avec une carotte de luxe au bout du bâton. Le pilote décide d’en faire sa dernière chance; ça passe ou ça casse, en somme. Le budget est conséquent: 110 000 francs, finale de l’épreuve au Monte-Carlo comprise, bouclé grâce au background familial, avec la pression paternelle qui va avec. De quoi bousculer la nature de Michaël Burri. «Je suis un peu fainéant», glisse-t-il, sourire en coin. «Ah, je suis content qu’il le dise lui-même, exulte son père. Il est talentueux, mais pas assez travailleur. Si ça a fonctionné cette fois, c’est parce qu’il s’est enfin pris en main. Mais il a fallu le pousser!»

Une nouvelle vie

En remportant son volant officiel chez Renault, Michaël Burri s’est offert une nouvelle vie pour six courses au moins. Toutes les compétences du constructeur seront mises à son service. «C’est tout ce qu’un pilote peut espérer», s’enthousiasme-t-il. «Le pilote aime piloter, lance son père. Mais avant d’être au départ d’un rallye, il y a des heures et des heures de boulot, pour trouver des sponsors, de l’encadrement, tout organiser. Là, il n’aura plus besoin de se vider de la moitié de son énergie avant la première spéciale.»

Michaël Burri devra maintenant faire en sorte de prolonger l’expérience au-delà des six épreuves qui constituent sa récompense. Au point, un jour, de vivre du rallye, de rouler en WRC parmi les tout meilleurs pilotes du monde? «Ça reste un rêve», souffle-t-il. Un rêve qu’il incarne, mais qui n’est pas que le sien.

Publicité