«Il a traversé tout seul? Vraiment?» Les badauds observent, incrédules, ces bêtes curieuses qui trônent sous un soleil de plomb, au pied de la grande arche du Rowe's Wharf, en plein centre-ville de Boston. Les Américains, pour la plupart, n'ont jamais vu de trimarans de 60 pieds. Et l'idée qu'un homme puisse avoir traversé l'Atlantique en solitaire sur ces immenses voiliers à trois pattes leur paraît surréaliste.

Le premier des trois multicoques amarrés est celui de Michel Desjoyeaux, grand vainqueur de la Transat anglaise. Le skipper breton est arrivé mardi à 17 h 29 mn 55 s (23 h 29 mn55 heure suisse), après n'avoir mis que 8 jours, 8 heures et 29 minutes pour traverser l'Atlantique-Nord, d'est en ouest, soit contre vents et courants dominants, à la vitesse moyenne de 16,41 nœuds (30 km/h). Epoustouflant. «C'est en arrivant sur les bancs de Terre-Neuve, après cinq jours de course, que j'ai réalisé que j'avais traversé très vite», raconte Michel Desjoyeaux qui, après une bonne nuit de sommeil, commence enfin à réaliser la portée de son exploit. Un exploit qui le place en tête du hit-parade des palmarès de la course au large.

A 39 ans, il est effectivement le premier marin à avoir réussi le Grand Chelem des épreuves en solitaire, remportant la Solitaire du Figaro (deux fois), le Vendée Globe, la Route du Rhum et la Transat anglaise. «A force que tout le monde me le dise, je finis par m'y habituer», lâche-t-il, l'air de ne pas y toucher. Il sourit et ajoute: «C'est sûr que c'est flatteur. Mais l'important est de regarder devant et de penser à la prochaine course. Car ce n'est pas le fait d'en avoir gagné qui permet forcément d'en gagner d'autres.»

En cette fin de matinée, Michel Desjoyeaux est déjà sur le pont de son bateau. Avec son équipe technique, ils ont commencé le travail de démontage et de vérification de toutes les pièces d'accastillage. Une méticulosité qui participe à son succès. «La grande force de «Mich», par rapport à d'autres, c'est qu'il connaît son bateau par cœur. Il aime mettre la main à la pâte, bricoler et, surtout, il vérifie chaque détail. Il a toujours l'œil sur tout», énumère Nico De Castro. Ce jeune Suisse de Dommartin (NE) travaille depuis bientôt deux ans pour «Mer agitée», la société de Michel Desjoyeaux. Un patron «agréable» qui «cherche toujours à améliorer son bateau, sans cesse à l'affût d'une avance technologique». Une description qui convient au «professeur», surnommé ainsi en raison de sa passion pour toute forme d'innovation. «Je suis un empêcheur de tourner en rond. Je ne nous laisse pas nous reposer sur nos lauriers», souligne celui qui avoue avoir eu la chance d'évoluer avec ces bateaux. Pour Jean-Philippe Saliou, un de ses équipiers depuis cinq ans, c'est simplement «un mec intelligent qui fait vraiment bien son travail».

Michel Desjoyeaux reconnaît que toutes ses victoires ont un dénominateur commun et que 80% du résultat se construit avant le départ. Sa recette? «Je n'en sais rien. Il ne faut pas oublier de se faire plaisir.» Il réfléchit et poursuit: «A Plymouth, la plupart des skippers sont arrivés le jeudi soir. Moi j'y ai passé la semaine à terminer de préparer le bateau avec mon équipe. Et dans ma tête, j'étais déjà parti deux ou trois jours avant le départ.» S'il reconnaît être pragmatique, il insiste aussi sur son côté intuitif. Il dit sentir ce qui va lui convenir. Comme cette casquette de protection qu'il a installée sur ses postes de barre et qui le protège des embruns. Un détail ergonomique qui fait une grosse différence. «Les autres se sont moqués de moi quand je l'ai mise, mais sur une course comme celle-ci, dans le froid et l'humidité, c'est essentiel.»

Né à Port-la-Forêt (Finistère), fief des «Figaristes» – ceux qui participent à la Solitaire du Figaro –, Michel Desjoyeaux était comme prédestiné à ce brillant parcours. Avec un père fondateur de la célèbre école de voile des Glénans, un frère ingénieur et constructeur naval (c'est lui qui a bâti Géant) et des débuts, à 20 ans, aux côtés d'Eric Tabarly. Tous les ingrédients étaient réunis pour se tailler un palmarès long comme un jour sans vent.