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Capitaine et numéro 10: Michel Platini durant l’Euro 1984 avec l’équipe de France.
© AFP PHOTO / STRINGER

L'expert

Michel Platini: «Le 10 à la française est un peu un accident de l’histoire»

Peu de joueurs ont autant incarné un style de jeu et un pays que lui. Michel Platini se souvient pourtant surtout d’avoir seulement essayé de bien jouer et de marquer des buts

Sa voix, légendaire pour ceux qui ont grandi dans la fascination de ses exploits, traverse la porte du café de l’Hôtel Real et annonce qu’il est de très bonne humeur. Il fait beau en ce lundi matin d’avril sur les quais de Nyon et Michel Platini est comme à la maison chez son ami Nicola Tracchia. Il a été facile d’obtenir un rendez-vous, d’autant que c’est l’ancien numéro 10 des Bleus que l’on vient voir et non le dirigeant déchu. D’habitude goguenard et chambreur avec les journalistes, il apparaît cette fois presque concentré. «Ça m’intéresse, votre truc. J’ai appelé des copains pour réfléchir à ce que j’allais vous dire. On ne parle pas assez du jeu.»

Lire aussi: Le numéro 10, un mythe français

Le Temps: Comment êtes-vous devenu numéro 10?

Michel Platini: J’étais plus un buteur. Dès l’instant où j’ai joué au foot, j’ai marqué des buts. Quand je n’ai plus marqué, j’ai arrêté. En Italie, j’ai été meilleur buteur trois années de suite; la quatrième année j’ai mis 10 buts, la cinquième année deux buts et j’ai pris ma retraite. Donc ça n’a rien à voir avec le poste. Je pense que la tradition du numéro 10 en France repose sur le fait que, pendant très longtemps, le football français est resté bloqué sur le schéma du WM, où le porteur du numéro 10 était ce qu’on appelait «l’inter gauche». Dans les autres pays, qui étaient passés en 4-2-4 comme le Brésil, le 10 était un second attaquant. En France, il est resté un milieu de terrain. Le numéro était déjà la marque des grands joueurs, comme Puskas, Di Stéfano ou Pelé mais chez nous, les médias ont beaucoup idéalisé le poste, ils en ont fait le dépositaire d’un style, alors qu’à la base tout ça s’est fait par manque d’évolution.

Le 10 à la française, c’est un milieu de terrain qui marque?

C’était mon cas, mais j’ai maltraité le poste parce que je marquais beaucoup. «Gigi» [Alain Giresse] et «Tchouki» [Bernard Genghini] aussi marquaient davantage que les 10 qui nous avaient précédés, les Guillou, Michel, et qui étaient des meneurs de jeu plus reculés.

Vous apparaissez alors qu’une lutte idéologique oppose deux camps. Il y a les «réalistes» qui tiennent la Direction technique nationale, et les «romantiques» qu’incarnera le sélectionneur Michel Hidalgo.

Il y avait une véritable guerre par journaux interposés. C’était très politisé. Sur le moment, en tant que joueurs on s’en foutait un peu, mais les journalistes avaient quand même à cette époque-là beaucoup d’influence.

Stefan Kovacs, entraîneur de l’Ajax Amsterdam, est d’ailleurs nommé sélectionneur en 1973 sur proposition de l’un d’eux…

Le football français a longtemps eu le complexe de l’Ajax, qui était une machine physique extraordinaire. Mais on oubliait de dire qu’ils étaient aussi de très grands techniciens. Tout le monde a essayé de les copier, surtout la France. Le directeur technique national Georges Boulogne a été à l’origine de la création des centres de formation, au moment où la France est dans le trou en 1966, mais il n’a pas eu d’influence sur le jeu de l’équipe de France. On a voulu créer ce genre de joueurs physiques et puissants mais la vérité, c’est que ceux qui ont émergé étaient des techniciens qui s’étaient développés en marge. Michel Hidalgo lui-même a su s’affranchir du système pour créer une équipe avec des joueurs qui comprenaient le même football que lui. Si ça n'avait pas été Hidalgo, la France aurait peut-être eu de bons résultats dans les années 1980 mais avec un autre style de jeu.

Comment est né le fameux milieu de terrain à trois numéros 10, Platini-Giresse-Genghini?

Michel Hidalgo était un rêveur, il a cru en quelques joueurs. Lancer Giresse à 28 ans, il fallait le faire. Et il fallait que je l’accepte. Mais on s’est tous bien entendus parce qu’on partageait une même conception du beau jeu. Contre les Tchèques [troisième match du premier tour de la Coupe du monde 1982], j’ai joué numéro 6. Et j’étais ouvert de partout tellement j’avais taclé. Du coup, je suis blessé pour le match suivant contre l’Autriche, où Jean Tigana est tellement bon qu’il oblige Hidalgo à lui faire une place. On passe à quatre au milieu, le fameux «carré magique».

Comment se faisait le partage des rôles?

D’une façon personnelle et intelligente. Personne ne tirait au flanc. On n’avait pas vraiment de consigne ni de place définie, mais c’était bien huilé. Si vous écoutez Michel Hidalgo, il vous dira que le 10, c’est celui qui a le ballon.

Mais à entendre les autres joueurs, vous étiez clairement le meneur, le leader…

Ce sont deux choses différentes. Le meneur, c’était celui qui avait le ballon, et en 1984-1986, on avait quasiment 11 joueurs capables de faire une passe décisive. Le leader, oui je l’étais, parce que j’avais eu la chance de partir à la Juventus, dans une équipe habituée à gagner. J’amenais ça à mes coéquipiers et eux l’acceptaient. Vous ne pouvez pas entrer sur le terrain et dire: c’est moi le patron. Ce sont les autres qui vous reconnaissent comme tel.

Lorsque vous devenez sélectionneur, en 1988, vous jouez sans numéro 10. C’est même Luis Fernandez qui reprend le numéro…

Il était le moins technique à notre époque mais le plus technique après, au milieu des Pardo, Deschamps, Sauzée…

Mais comment passe-t-on si vite de pléthore à pénurie?

Ferreri et Vercruysse me semblaient dépassés, il n’y avait pas encore Zidane et Djorkaeff. En revanche, la France avait enfin deux grands attaquants, Papin et Cantona. Avec eux, il n’y avait plus besoin de bien jouer pour gagner. On fermait derrière et ils marquaient au moins un but. L’équipe de 1982, elle, était obligée de bien jouer pour gagner. Et pour bien jouer, il faut avoir de bons footballeurs. C’est le grand mérite de Michel Hidalgo que de l’avoir compris.

Pourquoi n’y a-t-il plus de grands numéros 10 français?

Je crois que le 10 à la française est le fruit d’un mélange de manque de résultats, d’idéologie médiatique, de génération spontanée et de choix d’un homme. C’est presque un accident de l’histoire. Et puis aujourd’hui, il y a tellement de monde au milieu du terrain qu’il faut aller sur les côtés pour avoir un peu de place. Ou reculer, comme Xavi et Pirlo. Chez les Bleus, avec deux attaquants et deux joueurs sur les côtés, vous ne pouvez plus mettre au milieu du terrain un créateur, sauf à jouer à cinq au milieu.

Les trois derniers porteurs du numéro 10 en équipe de France sont Karim Benzema, André-Pierre Gignac et Kylian Mbappé…

La numérotation d’aujourd’hui a de toute façon un peu gâché la symbolique des numéros. Il y a deux façons de porter le 10. Soit en occupant la position sur le terrain, soit de manière plus émotionnelle en assumant le statut de «grand joueur». Mbappé l’a bien compris et il montre qu’il accepte cette responsabilité.

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© JOHN MACDOUGALL