C’est sa dernière lubie en date. «Un Euro pour l’Europe». Soit un Championnat des nations qui, pour la première fois depuis sa création en 1960, se déroulera non plus dans un ou deux pays, mais dans 12 villes sises sur l’ensemble du Vieux Continent. Cela afin de commémorer les 60 ans de la Communauté européenne… et de réduire les coûts d’infrastructure et de logistique pour les Etats récipiendaires, en ces périodes de crise. Et tant pis pour les 24 sélections participantes et les fans qui devront payer le lard du chat en termes de déplacements.

Début décembre, son comité exécutif de 15 membres en avait déjà admis le principe. Ce vendredi à Nyon, il procédera au vote qui officialisera ce que les médias anglais appellent déjà une «zany idea» (idée farfelue). Car ce que Michel Platini veut, l’UEFA le veut. C’est aussi simple que ça, et cela fonctionne ainsi depuis que l’ancien meilleur joueur de la planète s’est mué, élection à l’appui, en président de cette puissante Union des associations européennes de football, en janvier 2007, reconduit par acclamation en mars 2011 pour un deuxième quadriennat.

Insubmersible, «Platoche»? En tout cas, ses volontés en matière de réforme «démocratique» de la Ligue des champions et de l’Eurofoot, de fair-play financier entre les clubs, de lutte contre les paris truqués ont passé une à une la rampe du congrès et deviennent aujourd’hui réalité. Il n’y a guère que le racisme sur les terrains où l’on entend, chez lui, beaucoup de paroles lestées de véritables actions.

Mieux encore. Quand «Michel» débite des énormités, du style «Je ne crois pas au dopage organisé dans le foot. […] Ce sont les angles des caméras de télévision, les façons de filmer […] qui donnent l’impression qu’il y a des différences flagrantes de rythme entre certaines équipes» (Ouest France, 28.11.2012), il se fait mollement taper sur les doigts par l’Agence mondiale antidopage.

Et quand il met en cause la technologie «goal line», destinée à savoir si le but est marqué ou non, en ayant, d’ailleurs, savamment retourné sa veste sur la question – «Je préfère donner 50 millions d’euros au football de base, plutôt qu’à une technologie utile pour un ou deux buts par an» (Le Parisien, 11.12.2012) –, personne ne moufte. Sauf son supérieur hiérarchique Sepp Blatter, patron de la FIFA, qui, lui, y croit (enfin) dur comme fer. Ce qui, on le verra, risque d’avoir des incidences sur l’avenir du dirigeant Platini.

«S’il fait l’unanimité, c’est parce qu’il a trouvé le bon équilibre entre le business et le jeu», affirment en chœur plusieurs de ses lieutenants, conquis par son «charisme naturel». Naturel? Lorsque le célèbre No 10 débarqua à la Juventus Turin, à l’automne 1982, au milieu de six champions du monde italiens en titre, son charisme ne sautait pas aux yeux. Guère impressionnés par ce «nanerottolo» (nabot) français, les Zoff, Rossi, Scirea, Tardelli, Cabrini, Bettega le snobaient au point de refuser de lui filer le ballon. «Platoche» s’en ouvrit au «commendatore» Gianni Agnelli, propriétaire historique de la Juve, lui faisant comprendre que l’ensemble serait plus efficace avec lui que sans lui. Il reçut dès lors moult balles, qu’il transforma en assists, en ouvertures décisives, en buts.

Charismatique, peut-être pas, talentueux et malin, certainement. Se référer, afin de s’en convaincre, à sa campagne européenne de janvier 2007, où le fin tacticien devint bête politique. Pour détrôner le favori suédois Lennart Johansson, 17 années de conduite de l’UEFA, l’outsider ne cessa de courtiser les nouvelles fédérations des pays de l’Est, appelées à voter après l’éclatement de l’URSS puis de la Yougoslavie. Platini osa presque tout: aligner les toasts en Moldavie; remettre un Soulier d’or à l’ex-buteur macédonien Darko Pancev, orphelin du trophée 1991 en raison de la guerre; flatter le nébuleux oligarque arménien Ruben Hayrapetian… Résultat des courses: 27 voix en sa faveur contre 23 à Johansson, la victoire en chantant, et la réélection à main levée quatre ans plus tard, faute de concurrent.

Sa position de haut vol, Michel Platini la doit aussi, selon le magazine allemand Der Spiegel (25.06.2012), à trois hommes de coulisses: le mystérieux Grigoriy Surkis, chef de la Fédération ukrainienne – retour d’ascenseur évident avec l’Euro ukraino-polonais de 2012, qui aura coûté 36 milliards (plus que les JO d’été) –, Sepp Blatter, son mentor dont il fut le conseiller spécial à la FIFA, et le sulfureux magnat chypriote du pétrole, Marios Lefkaritis, élément influent du directoire de l’UEFA.

Propulsé de la sorte au sommet du football européen – la plus opulente des six confédérations qui composent la FIFA –, Platini a mené, en six ans, trois dossiers majeurs à bien. D’abord, la disparition du G14, le lobby des grands clubs, pour en faire une branche sage de l’UEFA sous le sigle d’European Club Association (ECA), emmenée par le très coopératif Karl-Heinz Rummenigge.

Ensuite, la réforme de la juteuse Ligue des champions, histoire de l’ouvrir à des prétendants plus modestes que les sempiternels cadors des cinq Ligues majeures. Enfin, le fair-play financier. Soit, en résumé, l’interdiction faite aux clubs de dépenser davantage qu’ils n’encaissent, sous peine, dès 2014, d’être amendés et/ou interdits de compétitions continentales. Pour ce faire, la masse salariale et les sommes de transferts ne devraient pas dépasser 65% des revenus. On rappellera que, entre 2007 et fin 2011, le déficit des clubs d’Europe a bondi de 700 millions à 1,7 milliard d’euros.

Les thuriféraires du président crient au génie. La réalité s’avère moins enthousiasmante. S’il rétablit un brin de transparence et limite les dérives, le fair-play financier ne menace pas vraiment les hiérarchies immuables. Les géants ont déjà inventé la parade, grâce à des investissements camouflés en pseudo-contrats de sponsoring ou d’achat d’infrastructures (en particulier les stades). Pape Diouf, agent de joueurs et ex-boss de l’Olympique de Marseille, le disait au Temps (28.03.2012): «Les gros poissons […] trouveront toujours le moyen de surfer sur certaines incohérences et de damer le pion à autrui, bien que leur comptabilité devrait le leur interdire. N’oublions pas que, côté montage financier, les dettes n’ont rien à voir avec les pertes.»

Idem pour la Ligue des champions. A moins de s’attaquer à la clé de répartition des gigantesques revenus issus de cette compétition – 1,2 milliard d’euros sur les 2,3 milliards de budget de l’UEFA –, elle demeurera un vecteur d’inégalité économique entre les participants. Preuve: la préséance des grands seigneurs est toujours intacte au-delà des tours préliminaires et de la phase de groupes, c’est-à-dire dès les matches à élimination directe.

La lutte contre les paris truqués a, certes, été engagée, par le biais d’alarmes dans tous les championnats européens, lesquelles signalent des anomalies que l’instance faîtière répercute sur les justices locales. Mais Internet complique tout, chacun l’a constaté avec les manipulations effectuées en Asie et dans les Balkans (là, Platini n’y peut rien).

Eradiquer le racisme au stade? Vœu pieux, jusqu’à ce que les clubs pourvoyeurs de supporters coupables soient suspendus d’Europe.

A la tête de l’UEFA à Nyon, et depuis son domicile vaudois de Genolier, Michel Platini, 185 000 euros de salaire mensuel (d’après la revue Capital, 26.06.2012), grevé à 50% par le fisc suisse, travaille dur, aucun doute là-dessus. Mais il ne peut plus adresser seul des passes décisives. Il fait de la politique, s’accoutume aux lois amères du compromis obligé, assène des beaux principes pas forcément suivis d’effets définitifs.

La suite de sa carrière, il la verrait bien aux commandes de la FIFA zurichoise à partir de 2015. Cependant, un temps porté aux nues par l’actuel président haut-valaisan, il n’est plus l’unique candidat potentiel. Le nom de l’Espagnol Angel Maria Villar Llona est volontiers prononcé par Sepp Blatter, 77 ans en mars, lui qui vient de confier à France Football (18.01.2013): «Michel Platini après ma présidence, […] ce serait logique si l’on suit la philosophie «le football pour tous, tous pour le football». Mais demandez-lui s’il est toujours sur cette ligne. […] Oui, je me permets d’avoir un doute.»

Tacle appuyé de la part du vieux roi. Alors, «Platoche» devra peut-être briguer un 3e mandat à l’UEFA et terminer sa trajectoire comme le «président respectable» qu’il ambitionne d’être. Qualificatif que, jusqu’ici, personne ne lui conteste.

A moins de s’attaquer à la clé de répartition des revenus de la Ligue des champions, celle-ci demeurera un vecteur d’inégalité économique